

Au-delà du style personnel, le moment présidentiel est celui de l'affirmation de valeurs et d'une vision de notre société. A l'image de sa campagne, notre nouveau président a dès son discours de Tulle, réaffirmé son attachement (et celui de ses électeurs), au rassemblement des citoyens par-delà leurs différences (partisanes ou autres). Il a également insisté sur l'importance de faire progresser la justice sociale et de donner toute sa place aux nouvelles générations. Cette vision politique n'est pas vouée à demeurer dans le monde des belles idées. Elle trouve et pourrait trouver une traduction dans les bibliothèques.
Renouant avec certains de ses prédécesseurs et tranchant avec N. Sarkozy, F. Hollande a donc insisté sur la nécessité de rassembler tous les citoyens. Il ne s'agit plus de les opposer les uns contre les autres, de monter certaines catégories contre d'autres. Au-delà des différences entre individus et entre groupes, nous partageons une même appartenance à la fois à la nation, mais aussi à la « commune humanité », (pour reprendre la formule de F. de Singly). La bibliothèque est le lieu de ce rassemblement à l'échelon local. Elle s'adresse à la fois à chacun et à tous. Son existence même incarne cette affirmation de l’attachement de la collectivité locale au rassemblement de tous ceux qui la composent. Mais cette affirmation a priori ne suffit pas. Elle doit montrer son obsession de s’adresser à tous et de les rassembler. La culture devrait dans ce cadre, être présentée plus comme un moyen de fédérer les habitants que de les diviser. La bibliothèque peut aussi prendre sa place dans la construction de la collectivité à travers des moments festifs.
Les bibliothèques prennent part à la redistribution sociale. Cela passe bien sûr par la mise à disposition des citoyens de documents (ou d’informations) acquis par la collectivité. La faiblesse des ressources économiques ne doit plus être un obstacle à l’accès au savoir comme au divertissement. Dans ce cadre, une traduction de l’ambition présidentielle serait la promotion de la gratuité de l’inscription en bibliothèque. La promotion de la lecture contribue à la redistribution sociale, parce que cette pratique est une condition de l’acquisition de savoirs et de l’autonomie individuelle. Les bibliothèques doivent en tirer les conclusions de façon plus concrète, en assumant leurs responsabilités dans l’activité de soutien à la réussite scolaire, c’est-à-dire sans laisser ce domaine à la sphère marchande, source d’inégalités.
L’allongement de l’espérance de vie diminue l’importance relative des jeunes dans notre société. Cela paraît assez paradoxal car, dans le même temps, les mutations technologiques fournissent aux jeunes une place plus importante. Mettre l’accent sur la jeunesse consiste à faire de la régénérescence le moteur de la succession des générations. La transmission n’est pas la seule manière d’envisager les rapports entre les anciens et les jeunes. Les bibliothèques sont un cadre tout à fait pertinent pour aller dans cette direction. Elles peuvent (et doivent) être l’institution qui participe à la réécriture du monde et de la culture. Si l’école reçoit tous les élèves et doit conserver une part de transmission de références anciennes et transgénérationnelles, la bibliothèque doit pouvoir être plus réactive et faire émerger le patrimoine de demain.
Concrètement, elle doit se donner les moyens d’accueillir les jeunes et leurs références spécifiques, sans attendre qu’elles soient instituées dans les pratiques ou par d’autres institutions. Jeux vidéo, mangas, Internet, forment des exemples de pratiques qui ont peiné à trouver leur place dans les bibliothèques. Pour paraphraser F. Hollande, les bibliothèques sont-elles « vraiment pour la jeunesse ? ».
Ce premier discours de Tulle ouvre donc une perspective, une vision. Les bibliothèques y ont pleinement leur place et peuvent parfaitement la revendiquer. A l’heure où elle cherche un chemin pour leur redéfinition, pourquoi ne pas s’emparer de ces pistes ?
07/05/2012 La question est récurrente signe d'un trouble des temps. Sa définition par les collections n'est plus unique ou dominante. La bibliothèque comme espace public ou « troisième lieu » vient semer le doute et la discorde. La biblioblogosphère s'agite (par exemple chez D. Lahary)...
Bertrand Calenge a manifesté un agacement intéressant dans son blog. Sa prise de parole est soutenue par plusieurs professionnels lassés de constater le succès réel de la notion de « troisième lieu ». Il soutient que l'espace de la bibliothèque ne saurait suffire à définir cette institution et il rappelle l'importance de l'offre documentaire refusant de réduire le projet à celui du délassement du corps ou de la consommation. Il cherche « en vain une intention politique forte dans les différentes affirmations et les exemples mis en exergue ». Comment ne pas être d'accord ? C'est possible en réfléchissant sur la notion de « politique ». La définissons-nous par son projet ou par ses résultats ? Peu de tenants (y compris les plus enthousiastes) du « troisième lieu » sont hostiles aux valeurs d'éducation, de Raison, d'autonomie individuelle. Si la politique ne se résume pas à son projet, force est de constater que la multiplication des bibliothèques (y compris avec de belles collections) n'a pas suffit à produire une démocratisation du savoir. Tendanciellement (ce qui signifie que des exceptions sont possibles) les bibliothèques ont peiné à élargir la base sociologique de leurs publics comme si le projet politique, aussi généreux soit-il, avait avant tout convaincu ceux qui étaient dans les conditions pour le partager. La contradiction entre le projet et le résultat fragilise l'adhésion d'une partie des professionnels à ce discours longtemps dominant. Cela explique sans doute le succès d'un discours alternatif chez les professionnels.
A défaut de pouvoir atteindre des idéaux, l'idéal consisterait à satisfaire les aspirations concrètes des citoyens. L'ambition politique (au sens du projet) est bien sûr moindre mais pas au sens de la quête de résultats. Le succès réel d'établissements conçus avec une autre vision qui met l'usager (et pas seulement le lecteur) au centre, à l'étranger comme en France (pensons à Signy-l'Abbaye, L. Michel à Paris, Condé-sur-Noireau et la liste s'allonge...), conforte ceux qui sont prêts à penser autrement la bibliothèque. On peut porter un jugement péjoratif mais l'adhésion visible de la population à cette « nouvelle bibliothèque » fournit une reconnaissance à des professionnels désorientés à juste titre et des arguments par rapport aux élus et à leurs inquiétudes budgétaires. Sur le fond, on pourrait vouloir porter l'accent sur une politique éducative audacieuse. Hélas, pour des raisons de finances publiques mais tout autant de blocages du monde de l'éducation (F. Dubet et d'autres en ont pointé de nombreux), aucun camp partisan n'a les moyens ou l'intention d'un tel chantier. On ne voit pas comment les bibliothèques pourraient lutter seules alors qu'elles ne peuvent obliger les citoyens à les fréquenter... Si en revanche, elles savent se montrer attrayantes et en phase avec les attentes (y compris scolaires) de la population, peut-être pourront-elles apporter leur modeste contribution (qui peut être décisive pour quelques individus). Pour reprendre la formule « du pain et des jeux » utilisées par B. Calenge, mieux vaudraient donc les jeux s'ils permettent l'éducation que l'absence de jeux et d'éducation...
Un autre argument ouvre sur un débat. Les nouveaux services impliquent des compétences qui ne sont pas celles des bibliothécaires (« de tels lieux n'ont pas besoin de bibliothécaires » écrit B. Calenge). Ce serait suicidaire pour ceux-ci de militer pour une conception de la bibliothèque pour lesquels ils ne seraient pas compétents... L'argument est rationnel mais il interroge : est-ce aux professionnels de définir l'institution et les compétences de ses agents ? Doit-on maintenir une institution afin qu'elle demeure conforme aux compétences de son personnel ? Cela n'est pas possible car cela conduirait à une fixité de la bibliothèque là où il convient au contraire de la penser comme un organisme vivant. L'évolution nécessaire des bibliothèques doit être pensée et explicitée de façon à ce que les formations et les recrutements puissent être reformulés. Cette nécessité concerne les professionnels sans quoi d'autres pourront imposer leur vision...
Ainsi, n'opposons pas le « troisième lieu » et la bibliothèque, pensons plutôt la « bibliothèque troisième lieu », son visage, ses services et son rapport à la population. Tenons ce débat !
02/03/2012
Sous le titre « Ma médiathèque mute », Le Monde de ce week-end consacre un article aux bibliothèques publiques et à leurs évolutions. C'est en soi un événement pour le monde des bibliothèques tant rares sont les articles de la presse généraliste qui parlent de cet équipement public. Une certaine forme d'invisibilité des médiathèques est donc vaincue mais il reste que le portrait ignore une dimension essentielle.
De façon assez précise l'article présente à la fois le défi que représente la numérisation de l'information et la manière dont certaines bibliothèques parviennent à proposer de nouveaux services (liseuses, catalogues en ligne, jeux-vidéos, etc.). En cela, l'article témoigne de la manière dont cette institution (par certains de ses représentants) cherche de nouvelles pistes afin de rester en phase avec une population et des élus qui modifient leurs pratiques et donc leurs attentes à son égard. Il reste que l'article est représentatif d'un discours professionnel dominant dans lequel le contenu, l'information demeurent le cœur par lequel se définit la bibliothèque. Face à la perte du monopole de la mise à disposition gratuite (idéalement plus que réellement) d'information dont disposaient les médiathèques, il s'agirait surtout d'entrer dans la « concurrence » ou encore de travailler à l'éditorialisation de l'information à l'instar de ce que P. Bazin a développé à Lyon et propose de poursuivre à la BPI.
Ce « virage » est important mais il n'est pas suffisant car l'offre en ligne d'information (légale ou non) est bien installée. Difficile de s'imposer comme nouvel acteur (même avec une originalité) quand d'autres sont implantés solidement. Les pratiques se solidifient bien vite. Il n'est qu'à voir la situation délicate dans laquelle se trouve 1001libraires.com... Il faudrait la force de la BNF pour pouvoir peut-être rivaliser... Que propose-t-elle comme collections vivantes ? Elle ne semble pas se soucier de cet enjeu...
Mais surtout, l'article comme (trop souvent) les discours professionnels, omettent la dimension essentielle de la bibliothèque comme espace public. En répondant par le contenu à la question de l'utilité des bibliothèques, les professionnels ignorent la réalité des usages effectifs de leur équipement. Ils répondent plus à la question de à quoi la bibliothèque devrait servir plus qu'à celle de son usage réel. Etudiants qui viennent travailler dans un cadre calme, collégiennes qui allient travail scolaire et sociabilité, personnes âgées venant trouver à la bibliothèque un espace alternatif au cadre du foyer, chômeurs à la recherche d'offres d'emplois (et d'un café), la liste est longue de ces pratiques effectives d'aujourd'hui dans lesquelles les collections sont le prétexte à un espace utilisé à des fins de socialisation plus que de quête de contenu. Précisons que le travail solitaire dans un cadre collectif est bien une forme de socialisation au sens où c'est lui qui fournit la contrainte qui lui est nécessaire. Cette dimension est oubliée alors que c'est la moins sensible au basculement du monde vers le numérique. Au contraire, le numérique crée des relations que la bibliothèque peut compléter, des tentations dont elle peut libérer...
L'article du monde est donc partiel dans sa définition de la bibliothèque. Il révèle une vision française du monde dans laquelle l'idéal doit prévaloir sur la réalité. Gageons que les prochaines occasions de débats sur l'avenir des bibliothèques (Salon du livre de Paris, Congrès de l'ABF) prennent en compte cette dimension oubliée... et pourtant évidente. Comment refonder les bibliothèques en ignorant le point de vue de ceux qui les fréquentent ?
23/01/2012
Si les enfants et les parents ne vont pas au livre jeunesse, le livre jeunesse ira à eux ! Telle pourrait être l'idée fondatrice d'une émission de télévision destinée aux enfants au Royaume-Uni et en Australie. Voir ici (http://bookaboo.ning.com/) pour le site de l'émission ou là (http://www.youtube.com/watch?v=SU8E-RkuVEc) pour un exemple.
Le scénario est habilement conçu : un chien en peluche (Bookabou), rock star en tournée, a besoin qu'on lui raconte une histoire pour pouvoir monter sur scène. Un invité, personnage réel, acteur, chanteur, présentateur de télévision ou sportif le convainc de lui lire un livre. Côte à côte dans la loge de Bookabou, l'invité lit l'histoire non sans laisser possible des échanges avec le chien qui réagit à ce qu'il entend (rire, peur, étonnement, etc.). Le dessin originel est parfois légèrement animé et des bruitages ajoutés mais le livre reste bien le coeur de l'émission qui dure une dizaine de minutes.
Ce programme télévisuel crée une passerelle efficace entre les enfants de notre époque et le livre. On sait le temps qu'ils consacrent à la télévision et la forte proportion d'entre eux à la regarder. La télévision apparaît comme le moyen, le médium qui permet d'atteindre le plus de jeunes lecteurs potentiels. Le personnage du chien rockeur est une judicieuse trouvaille : il ne fait ni puéril ni scolaire et présente ainsi une image actuelle et vivante du livre et de la lecture. C'est d'ailleurs une autre force de cette émission que de mettre en valeur le livre par la lecture. Si le livre comme objet et comme support est présent, il est mis en scène et vécu par une lecture. Il n'a pas la faculté par lui-même de susciter l'intérêt. Le livre n'est pas commenté de l'extérieur mais livré avec toute sa richesse d'évasion au jeune lecteur qui, au passage, (re-)découvrira la capacité du livre à le transporter dans un autre monde et à l'émouvoir. Cette expérience est montrée comme collective. Le livre n'est pas condamné à enfermer le lecteur dans un éventuel isolement. Au contraire, Bookaboo est seul dans sa loge et c'est l'attrait du livre qui va le faire sortir de sa situation pour rencontrer un lecteur et, plus tard, les spectateurs de son concert. Et c'est dans la chanson qu'il interprète en concert à la fin de l'émission que bookaboo formule la phrase slogan de ce programme : « have you shared a book today ? ». L'idée de partage, de sociabilité de la lecture est présentée comme cardinale. Bien sûr les invités qui font la lecture sont souvent des acteurs qui mettent leur qualité d'interprétation dans la lecture mais l'intervention de non-professionnels (chanteurs ou sportifs) met en avant le caractère universel de cette pratique. Nul besoin d'être acteur pour faire partager un livre !
Cette émission anglo-saxonne pourrait constituer un exemple pour notre pays tant elle rafraîchit la manière dont la lecture est promue. Il ne s'agit pas de convertir à la lecture par des discours sur l'importance du livre ou en offrant un livre mais en se servant de la force de la lecture combinée aux qualités de la télévision. L'opposition qui les maintient séparés cède la place à une conjugaison efficace.
08/11/2011
La question du public au cœur ne peut pas laisser de côté la question de l'architecture. Progressivement, devant la fragilité de la fréquentation de leurs établissements, les bibliothécaires réinterrogent la manière dont ils conçoivent leurs services à la population. Ils ont le souci de se mettre en phase avec leurs publics. L'architecture des bibliothèques prend-elle en compte cette réflexion ?
A l'évidence, le chemin n'est pas direct. Les architectes (encore plus quand ils sont créateurs de grands établissements) ont souvent tendance à réinterpréter le programme à partir d'un point de vue conceptuel. Ils en tirent des conséquences qui marquent la forme finale du bâtiment sans que les usagers ne perçoivent la cohérence de l'œuvre qui leur est imposée. Myrto Vitart qui a participé au projet de médiathèque A. Malraux à Strasbourg avec Jean-Marc Ibos expliquait lors d'une conférence à l'école d'architecture de Nancy que le cœur du projet résidait dans le respect de la linéarité du site et du bâtiment initial. Les anciens silos étaient en effet sur une presqu'île rectiligne avec un alignement d'arbres qu'il s'agissait de respecter. De ce fait le projet a mis l'accent sur la prolongation du bâtiment initial sans accroître sa largeur. Les planchers initiaux ont été rallongés en se soumettant à leur faible hauteur (3m contre les 4m que demandait le programme...). Qu'importe alors, la contrainte sera l'occasion de mettre en scène la linéarité des tuyaux de ventilation et autres. Ce sera aussi une occasion de faire allusion au caractère industriel de l'ancien bâtiment ainsi qu'une citation du centre Pompidou (allusion cultivée...). Et avec plaisir, l'architecte de mettre en avant la prouesse (sans doute réelle) qui a consisté à couler les poutres de béton en respectant le passage de ces tuyaux... Et on ne peut alors s'empêcher de poser les question qui fâchent : en quoi cela est-il perçu par les visiteurs du lieu ? Est-ce bien déterminant pour l'usage que les visiteurs veulent en faire : se connecter sur Internet, travailler en groupe, parler de l'actualité, etc. ? Le manque de lumière à plusieurs niveaux de la médiathèque n'est-il pas un prix un peu cher à payer pour conserver cette cohérence ?
Mais les architectes partent aussi des programmes des bibliothèques. Ils composent avec la manière dont les professionnels et les élus ont imaginé le lieu. La structuration de l'espace en fonction de l'ordre documentaire a-t-elle encore un sens à l'heure où les usagers viennent à la médiathèque pour utiliser l'espace de détente ou de travail, la sociabilité offerte, les ordinateurs, l'électricité ou le wifi ? Ne seraient-ils pas plus intéressés par une diversité d'atmosphères où les documents joueraient un rôle moins structurant qu'ils ne participeraient à leur définition au même titre que le mobilier, le décor, le son, etc ? De même, la vision encyclopédique de la bibliothèque ne correspond plus à la manière dont la population envisage son rapport à l'information. Si les collections doivent demeurer encyclopédiques, leur présentation ne peut-elle pas prendre une autre forme qui soit plus en phase avec les représentations de nos contemporains ? Comment penser que les usagers en quête d'ouvrages sur les loisirs créatifs vont se retrouver dans un pôle « sciences et techniques » qui regroupe tant de domaines qui ne les intéressent pas ? Il est hélas des établissements récents, et certains à venir, qui sont conçus de la sorte.
L'architecture des bibliothèques rencontre le même écueil que bien des aspects de la réflexion sur la bibliothéconomie. Plutôt que de prendre en compte la population telle qu'elle est dans sa diversité sociologique, on l'imagine aussi intelligente et subtile que ceux qui l'ont conçue. L'intention est généreuse mais produit un résultat bien différent : fréquentent la bibliothèque alors ceux qui se retrouvent dans le projet ou ceux qui ont suffisamment d'aisance pour surmonter les obstacles à son accès et entreprennent de détourner le lieu. Ainsi vont les chemins sinueux de la relation entre l'architecture des bibliothèques et la population... mais ne pourrions pas imaginer des voix plus directes et simples qui faciliteraient la communication ?
25/10/2011
Bien sûr l'accumulation de quelques observations ne fait pas une tendance, mais une grogne s'exprime dans plusieurs grosses bibliothèques à destination des directions qui cherchent à modifier le service proposé. Localisés, ces mouvements se rejoignent pourtant. Ils visent prioritairement à conserver inchangée la bibliothèque et s'appuient sur des représentants syndicaux.
La lecture des rapports d'activité de la BNF et de la BPI montre que le nombre moyen de visites par jour d'ouverture ne cesse de diminuer (à la BNF, pour le haut-de-Jardin) depuis le début des années 2000. Ces vaisseaux amiraux des bibliothèques n'échappent pas à l'érosion de la fréquentation. De même, on sait que dans ces deux établissements, une partie importante des usagers (souvent la majorité) vient sans toucher les collections. Face à l'évolution des usages et à la baisse de la fréquentation, les directions repensent leurs services et on pourrait le leur reprocher si elles ne le faisaient pas. La réflexion s'oriente dans le sens d'une plus grande place accordée à l'espace. Cela a pour effet de réduire en partie les collections.
Ces réflexions et évolutions qu'on observe dans beaucoup de bibliothèques à l'étranger suscitent donc des réactions de protestations de la part de professionnels qui s'insurgent. La critique porte sur l' « élimination » quantitative des collections mais aussi sur l'atteinte à la « qualité » des collections. Le communiqué de la FSU s'exprime clairement à propos de la BNF : « Bref, on nivelle, on sacrifie la diversité, la qualité, l'originalité... ».
Bien sûr ces évolutions arrivent à un moment où les finances publiques sont comprimées ce qui conduit à une restriction du nombre de postes voire des budgets d'acquisition. Les syndicats sont bien sûr fondés à protester. Il reste que la question des moyens ne doit pas évacuer celle de la nécessaire mutation des services. La légère fonte des collections (on parle seulement de 5 à 10% à la BPI) n'est pas le signe d'un renoncement définitif de ces équipements dans la promotion de la culture.
Faut-il rappeler que la lecture de livres qui est en baisse (chez les jeunes et pas seulement) n'est plus qu'une modalité d'accès au savoir à côté des écrans ? La rigidité sur la définition de la bibliothèque est-il le meilleur moyen de conserver aux bibliothèques leur attractivité et leur place dans notre monde ? La BPI qui a ouvert comme une vitrine de la lecture publique doit-elle vraiment se replier derrière les vitres d'une conception muséifiée de la bibliothèque ? BNF et BPI n'ont-elles pas au contraire à montrer la voie d'une rénovation de la manière dont se pense et se donne à voir la bibliothèque ?
Toutes ces questions peuvent donner lieu à débats et les syndicats y prendre part. Mais ceux-ci expriment-ils autre chose qu'une conception conservatrice et corporatiste de la bibliothèque ? Après tout, la prise en compte des pratiques et aspirations de la population n'est pas moins légitime. Il existe d'autres voies pour définir cet équipement que par la taille et la qualité de ses collections. C'est incontestablement vers elles qu'il faut désormais tendre si les bibliothèques veulent continuer d'exister physiquement, fussent-elles BPI ou BNF...
23/09/2011
A force de voir les années passer, il apparaît que la succession des saisons fait écho au cycle de la réflexion. A la fin de l'été se dessinent les questions qui pourront être travaillées au cours de l'automne et de l'hiver avant que les fruits mûrs se récoltent au printemps. L'été est donc propice au recul, au renouvellement du regard. Modestement sur le monde des bibliothèques, quelles questions me semblent émergentes et devoir faire l'objet d'un travail de réflexion ?
La torpeur de l'été n'a pas empêché la menace du déficit public peser de tout son poids dans le débat économique et politique. Les gouvernements européens rivalisent d'initiatives pour montrer aux « investisseurs » leur capacité à contenir les dépenses publiques. Le processus de limitation des budgets déjà engagé n'est donc pas prêt de s'arrêter... on peut le regretter mais les bibliothèques ne parviendront pas à rester extérieures à cette évolution. Comment s'y préparent-elles ? Au-delà des ajustements locaux en termes d'acquisitions et de personnels, la profession dans son ensemble est-elle porteuse d'un discours pour justifier le maintien des budgets et des postes ? Sans attendre l'horizon 2019, quelle vision partagée la profession peut-elle offrir aux élus et aux électeurs quand sera passée l'heure des promesses électorales ? Je sais pas vous, mais moi je crois que c'est une question que toutes les instances professionnelles auraient à se poser... non ? Nous verrons le destin de cette question.
La prise en compte des attentes et des besoins de la population et son affichage sont sans doute une réponse à la question qui précède. C'est la raison pour laquelle, je souhaite réaliser (avec des étudiants de l'IUT Nancy-Charlemagne) une enquête sur la manière dont les bibliothèques prennent en compte (ou non) les souhaits et demandes scolaires. Cette interrogation prend son sens dans un période dans laquelle la réussite scolaire détermine la trajectoire sociale et tous les parents ont désormais acquis cette certitude. Ceux-ci multiplient les stratégies scolaires qu'il s'agisse du choix des établissements, de l'orientation ou des pratiques de soutien (que l'on pense au succès des entreprises privées de soutien scolaire...). Il s'agira donc de questionner les collections, les espaces, l'accueil, les services mais aussi la communication des bibliothèques sous cet angle. Cette investigation nécessitera la participation des professionnels pour recueillir des données à même de fournir des résultats intéressants. Merci d'avance.
Qu'est-ce que la bibliothèque de demain (ou d'aujourd'hui) ? Quels sont les établissements, les services, les espaces, etc. qui donnent une vision de la bibliothèque en phase avec la population ? Cette quête est au cœur du prix Livres-Hebdo qui sera remis début décembre et nécessitera une lecture fine des dossiers à rendre pour la fin de ce mois de septembre. C'est à travers eux que ressortira la vitalité de nombreuses bibliothèques françaises (visibles par exemple à travers l'explosion des initiatives pour rapprocher le livre de la plage, de la piscine ou des parcs municipaux). Il faut la relever et lui donner une audience la plus grande !
Ces trois questions alimenteront donc largement la réflexion des saisons qui s'annoncent. Mais, de même que les saisons ne font pas la météo, de même des questions surgiront et occuperont l'esprit et l'année. Ainsi s'écoule temps, cyclique et incertain.
02/09/2011
Les bibliothèques suscitent rarement des prises de parole politique. Dans un discours programme, Marine Le Pen en a parlé : "On privilégiera les bibliothèques aux terrains de foot, et les cours de maths aux cours de rap !" (article dans Le Monde du 17 juin ).
A l'heure où les bibliothécaires sont réunis pour parler de la communication cette déclaration sonne comme une provocation ou une catastrophe. La bibliothèque n'est pas (en tous les cas pas seulement) ce que les professionnels en disent mais la manière dont cette élue aux ambitions présidentielles la décrit. Et le portrait est saisissant. La bibliothèque est associée positivement aux « cours de maths » et négativement aux « terrains de foot » et « aux cours de rap ». Elle est clairement associée à une vision conservatrice de la culture. Elle n'aurait rien à voir avec les pratiques populaires sportives ou musicales. Les références en vigueur dans cet équipement relèveraient du « sérieux », de l'étude (l'évocation des cours de maths en atteste). L'ordre culturel apparaît comme un ordre social qui doit être conservé. Rien non plus à voir avec les références actuelles de la culture telle qu'elle s'écrit en ce moment. La bibliothèque serait le lieu de la conservation de la culture telle qu'elle se transmet des anciens vers les jeunes. Le corps, qui est en commun dans le foot et le rap n'a pas lieu d'être dans la bibliothèque qui, sans doute, doit prendre en charge l'esprit ou la raison du peuple.
Bien sûr le portrait, surtout en creux, que Marine Le Pen fait de la bibliothèque ne correspond pas à la réalité des bibliothèques et les municipalités frontistes ont montré un visage bien sombre de cette institution. Mais hélas cette image est livrée à la population qui ne pourra pas nécessairement la démentir faute de la fréquenter massivement. Pourrait-elle tenir ce discours si une proportion élevée et largement diversifiée de la population investissait les bibliothèques et y était profondément attachée ? Peut-être aussi cette image est-elle née d'une sorte de vide laissé par les bibliothécaires qui ne parviennent pas (et ne cherchent pas assez) à construire un discours porteur et convaincant sur la bibliothèque dans notre société d'aujourd'hui. Il convient donc non seulement de s'émouvoir de ce discours mais aussi de créer les conditions de son impossibilité. Le congrès sur la communication n'y suffira pas...
24/06/2011
Les assises de la lecture publique à Nancy ne se tiendront donc finalement pas. Envisagées par Benoît Yvert avant son départ de la Direction du livre et de la lecture, elles étaient programmées pour le mois de septembre prochain. L'abandon de ce projet révèle l'état dans lequel se trouve la politique du ministère de la Culture en matière de lecture. Il n'est pas même possible de l'interroger !
L'action se suffirait à elle-même. Il faut dire que depuis des années, les verbes d'action ont tenu lieu de politique.
Construire : le maillage du territoire en bibliothèques constitue un objectif en lui-même.
Ouvrir : encore récemment, le ministère a affiché son souhait d'augmenter le nombre d'heures d'ouverture à présent que les bâtiments sont construits.
Numériser : maintenant que la technologie le permet, les énormes collections des bibliothèques françaises doivent entrer dans le monde numérique.
Mais l'action ne fournit pas le sens de la politique. Pourquoi construire une bibliothèque ? En quoi cela a-t-il du sens par rapport à la population (individuellement et collectivement) ? Pourquoi faut-il ouvrir davantage les bibliothèques ? Est-ce bien parce qu'elles détiennent des informations dont elles ont le quasi-monopole ? Quel est le projet qui sous-tend la numérisation ? Que fait-on quand on consacre des budgets si importants à la numérisation de traces du passé alors que chaque établissement est livré à lui-même pour construire une offre de documents numériques audiovisuels actuels ? A ces questions s'ajoutent d'autres plus profondes qui devraient surgir de la prise en compte de notre société contemporaine. En quoi les bibliothèques permettent-elles aux citoyens de surmonter les épreuves auxquelles ils sont confrontés aujourd'hui (précarité, individualisation, concurrence) ? En quoi cette institution est-elle nécessaire à l'existence de notre société ?
Les assises de la lecture publique auraient pu être l'occasion de poser ces questions non pour le plaisir de succomber à la mode du « Grenelle » mais parce qu'il est nécessaire de le faire. Les bibliothécaires eux-mêmes ont besoin et envie de trouver du sens à leur métier. Par exemple : ouvrir le dimanche ce n'est pas seulement ouvrir plus, c'est rendre service à la population et à la collectivité en rendant possible la fréquentation d'un lieu qui la fait vivre. Vis-à-vis de la population dans son ensemble, on ne peut pas non plus évacuer la question du sens. Pourquoi faut-il une bibliothèque dans ma commune (ou intercommunalité) ? Il ne suffit plus de se référer à la nécessité du service public de la culture. L'argument d'autorité n'est plus opérant et doit céder la place à un discours crédible et convaincant à l'heure où l'état des finances publiques exigera des choix de plus en plus douloureux parmi les dépenses.
C'est donc au moment où il serait particulièrement important de susciter des débats pour fournir des réponses que le ministère y renonce. C'est d'autant plus regrettable que le ministre avait vu juste en plaçant sa politique dans le cadre de la « culture pour chacun » (cf. le post « L'audace de la “culture pour chacun” : propositions Mitterrand sur la BPI et la BNF »). C'est dommage et incohérent d'abandonner cette belle question : qu'est-ce que la lecture publique à l'heure de la culture pour chacun ? Il ne faut pas s'en priver ! Cette question passionnante ne pourrait-elle pas être reprise par la BNF ? Après tout, n'est-elle pas le vaisseau amiral des bibliothèques ? Peut-elle abandonner les milliers de bibliothèques qui forment sa flottille quand s'annonce la tourmente ? Ne doit-elle pas lui fournir un débat sur le cap à prendre en plus des notices de catalogage ? Le contexte s'y prête et il existe dans les bibliothèques et chez les bibliothécaires une ouverture, une disponibilité qu'il serait désolant de laisser en jachère. Les responsables et porte-paroles de la profession doivent être à la hauteur des enjeux, des attentes et du foisonnement qui germe dans les bibliothèques !
13/05/2011
Dans une profession dont l'élite occupe le statut de « conservateur », les mutations sont-elles chimériques ? S'il existe bien des bibliothécaires qui entendent maintenir une définition du métier centrée sur la « qualité » des documents, on identifie dans la période récente des évolutions et des glissements dans la profession.
Les gardiens du temple n'ont plus le monopole des discours sur le métier et la définition du bibliothécaire. Les journées d'étude, les formations, les débats, la biblioblogosphère forment autant d'occasions de repérer des fissures voire des brèches dans le discours dominant de la politique d'offre. Cela se traduit par des doutes et une remise en cause d'un ensemble de croyances ancrées dans le marbre des institutions du monde des bibliothèques. Le succès du dictionnaire du diable des bibliothèques mis en ligne depuis peu (voir site du Dictionnaire du diable des bibliothèques) atteste de cette évolution. On y observe un mélange d'auto-dérision, de désarroi, de méfiance, de critiques. Transpire dans cet ensemble de définitions le sentiment d'un univers professionnel qui, fort de ses codes, en finit par fonctionner à vide. Si le doute sur ce que doit être le métier de bibliothécaire aujourd'hui se repère par un silence ou par un repli sur la technique, il s'exprime aussi par ces prises de parole qui remettent en cause un discours passé et tout ce qui le soutenait et continue de le soutenir.
Pourtant, s'arrêter à ce visage de la profession serait ne pas rendre compte de façon complète de la manière dont les bibliothécaires abordent la question. Des prises de parole se multiplient (notamment quand on s'éloigne des cadres les plus institués) pour revendiquer une nouvelle approche de la bibliothèque. Sans complexes, avec lucidité, nombreux sont les bibliothécaires qui affirment leur souhait de rendre service à la population qu'ils desservent et qui cherchent des moyens de la satisfaire. Qu'ils s'interrogent à propos des animations culturelles, de la place de la « qualité » dans les critères d'acquisition, de l'accueil ou de l'espace dédié aux collections, ils ouvrent les champs du possible et créent les conditions d'une transformation des bibliothèques et du métier. Le souci des usagers et de l'attractivité de l'institution l'emporte sur la défense d'une vision préconçue et figée de la culture. A quoi bon se référer à des valeurs si elles reposent sur un monde passé, en décalage avec la vitalité et l'hétérogénéité des situations concrètes ?
Cette disponibilité croissante des bibliothécaires se heurte aux tenants d'une certaine « orthodoxie » toujours prête à s'exprimer surtout quand elle rassemble des voix nombreuses ou dominantes (y compris syndicales) au sein d'une équipe. Mais de façon plus insensible, elle doit surmonter la force des habitudes, toutes ses pratiques professionnelles qui ne sont plus interrogées tant elles relèvent de l'évidence partagée entre pairs. Il peut s'agir de catalogage, d'animation culturelle, d'accueil de classes, d'acquisitions de « petits éditeurs » ou du maintien de l'ordre du silence. Dans nombre de routines inconscientes se loge une « théorie professionnelle » qui s'impose ainsi insidieusement. C'est progressivement que de nouvelles routines se mettront en place qui reposeront sur une nouvelle vision du métier. On le voit, par exemple, à travers la remise en cause effective des pratiques de catalogage. C'est cette inertie à l'état pratique qui freine la mutation pourtant irréversible de la profession.
30/03/2011Naguère, les bibliothèques s'intéressaient au « besoin » des utilisateurs. Ceux-ci étaient vus comme ayant une demande formulée (ou non) qu'il s'agissait de satisfaire. L'information pertinente était celle qui correspondait le mieux à ce « besoin ».
Cette vision de la recherche d'information continue à prospérer parce qu'elle correspond à un type de rapport au monde. En effet, la puissance de la rationalité instrumentale demande de disposer d'informations pour mener à bien un projet, résoudre un problème, etc. Pour autant, est-ce à dire que tous les individus sont centralement définis par ce type de rapport au monde ? La recherche d'information peut reposer sur de tous autres fondements. Quelle est mon humeur ? Quels genres de documents me donnent envie ? Suis-je disponible pour la curiosité ? Toutes ces questions relèvent d'une définition de l'individu par ses émotions, son rapport au monde qui ne sauraient se réduire à sa dimension rationnelle et instrumentale.
Pour l'heure, les bibliothèques ont construit des outils mettant en avant la recherche d'information par des critères visant à cerner le contenu. Les SIGB (systèmes informatisés de gestion de bibliothèque) permettent d'interroger les catalogues, y compris à distance, à travers des mots clés, des descripteurs, des caractéristiques du document (auteur, éditeur, date, etc.). La possibilité offerte par certains SIGB (par exemple la médiathèque de Dole) de proposer des commentaires d'usagers sur un document est présentée comme une innovation mais cela ne suffit pas à modifier la logique de l'outil. Cette défaillance est, dans les discours, les esprits et aussi partiellement dans les faits, compensée par le conseil des professionnels qui savent conseiller des documents qui correspondent à la manière dont l'usager se donne à voir mais il faut que celui-ci se tourne vers eux. De façon plus instituée, les bibliothécaires présentent leurs « coups de cœur » qui résultent d'une sélection intégrant des critères qui ne relèvent pas de la recherche d'information mais qui ne sont pas toujours explicités (qu'est-ce qui gouverne le cœur de chaque bibliothécaire ?). La figure de l'usager porteur d'une subjectivité, d'émotions tend à être masquée, repoussée dans des confins de l'institution dans un mélange de honte et de rejet...
Certaines initiatives dans des univers périphériques des bibliothèques s'emparent de cette question et proposent des outils innovants. C'est ainsi que Culturewok propose, pour la musique, la vidéo et les livres un moteur de recherche qui repose sur la définition par l'usager de son atmosphère du moment. Celui-ci la définit à sa manière en sélectionnant (ou non) un genre de musique (« rock », « classique », etc.), film (« policier », « fantastique », etc.) ou livre (« policier », « BD », etc.) et certains adjectifs définissant l'univers du document (« drôle », « limpide », « décalé », « sensuel », etc.). Sur la base d'une indexation par un ensemble de lecteurs, auditeurs et cinéphiles, le moteur sélectionne un nombre limité de documents correspondant à ces choix, parmi un volume de 7000. Pour les curieux, il offre même des propositions de documents d'un autre support mais en intégrant les critères sélectionnés pour le premier support. Cette initiative associative marque un saut dans la manière d'envisager l'offre de références à la population en ce qu'elle part non du document lui-même mais de celui à qui il est destiné. A ce titre, elle gagnerait à être soutenue et appropriée par les bibliothèques dans le cadre d'une rénovation de leurs services.
Un site (Lecture Academy) mis en place par Hachette livre à destination des lecteurs adolescents exploite une approche comparable. Dans la rubrique « Idées de lecture », ils peuvent définir leur attente en sélectionnant (ou non) un genre de livre (« histoire de filles », « action/aventure », « vampires », « danse », etc.), une catégorie d'âge mais aussi leur « humeur » du jour (« me divertir », « réfléchir/apprendre », « rire », « avoir peur », etc.) et des « ingrédients » supplémentaires pour pimenter sa lecture (« des pouvoirs magiques », « des animaux », « de l'amitié », etc.). Parmi 691 références, le moteur fournit en temps réel le nombre de celles qui correspond aux critères retenus. Et les jeunes lecteurs peuvent en retirer ou en ajouter certains pour réduire ou augmenter le nombre de réponses.
Dans les deux cas, le choix du document repose non pas seulement sur ses caractéristiques mais aussi sur celles de l'individu. L'usager est mis en position de choisir à partir de ce qui le définit. La souveraineté de son choix n'est pas implicite, elle est affirmée. Il est reconnu comme acteur. Ses outils sont amenés à connaître un certain succès parce qu'ils sont en phase avec la manière dont ceux à qui ils sont proposés se pensent à savoir comme autonomes, acteurs et comme le cœur de la relation au document.
11/02/2011
In extremis, le ministre a donc décidé de renoncer à faire figurer Céline dans le Recueil des célébrations nationales . Cette volte-face (voir actualité du 21 janvier) crée une polémique légitime dans laquelle les notions de mémoire et de littérature sont centrales.
La littérature s'est construite dans un mouvement d'autonomisation par rapport aux tutelles religieuses, économiques et politiques. Elle a partiellement réussi à se constituer comme un univers autonome (Bourdieu parle d'un champ) notamment à travers la célébration de son histoire. Les écrivains actuels comme les autres membres du champ littéraire (critiques, libraires, bibliothécaires, etc.) se placent dans cette filiation. Céline entre peu à peu dans cette histoire, un des moments ayant été la mise au programme de l'agrégation de lettres du Voyage au bout de la nuit en 1974. La décision de Frédéric Mitterrand marque un arrêt dans cette histoire. Si Céline peut entrer dans l'histoire de la Littérature, il ne peut, malgré les 50 ans qui nous séparent de sa mort, entrer dans la mémoire célébrée par le ministère de la culture. Ce refus tient à l'ambiguïté de la démarche qui relève à la fois d'une mémoire nationale et d'une mémoire culturelle. L'antisémitisme avéré de l'auteur interdit son inscription dans une opération de célébration qui dépasse le champ littéraire. Les critères moraux l'ont emporté sur le jugement littéraire et on comprend l'embarras d'Alain Finkielkraut qui se situe à l'intersection du champ littéraire et de la communauté juive. La littérature est renvoyée à son hétéronomie, à sa tutelle, ce dont peuvent s'offusquer légitimement les membres du champ littéraire.
Mais au-delà de la dimension littéraire, cette réduction de Céline à ses discours les plus détestables donne le sentiment d'une mémoire manichéenne. La négation du mal dans la mémoire collective peut être discutée dans ses intentions et dans ses résultats. Les citoyens d'aujourd'hui ne sont-ils pas capables de penser la coexistence du mal et du beau ? Ne serait-il pas utile de se saisir de cet exemple extrême pour susciter la vigilance quant au mélange des valeurs du mal et du beau, du bien et du mal ? Et cette réduction fait disparaître aussi la richesse de l'anticonformisme de Céline, le sentiment libératoire de la lecture des pages dans lesquelles il conteste l'ordre moral et politique. Elle plonge dans l'oubli ce qui, au contraire, en fait son actualité. Bien sûr il faut borner la liberté mais à le faire de façon brutale, le risque est grand d'assécher l'existence et de l'enfermer dans un passé en forme de pierre tombale. Vive la mémoire vive !
24/01/2011Peut-on « domestiquer » un outil et son usage par un concept ? C’est la question à laquelle conduit une exploration de certains textes sur la « culture de l’information ».
Une partie des professionnels de l’information s’investissent dans cette notion avec force. La diffusion des technologies de l’information et des discours à leur sujet ont fait de l’information un objet évident nécessitant un discours à son sujet. Le ministère de l’Education Nationale s’apprête à décrire la nouvelle mission des professeurs-documentalistes à travers une circulaire largement construite autour du terme d’ « information ». Il a presque renoncé à la notion de « documentation » qui avait, pour un temps, prévalu. Cette évolution n’est pas anodine et repose sur un discours qui en appuie la signification. L’idée qui domine est celle selon laquelle il convient de distinguer l'abondance de l’information et des outils de sa production, diffusion ou communication et la « culture de l’information ». Si ce décalage concerne toute la population, elle est particulièrement perçue comme dommageable chez les élèves. Ceux-ci seraient improprement présentés comme « digital natives », experts dans les technologies de l’information parce qu’ils ont grandi avec. L’aisance avec les outils ne suffirait pas à maîtriser l’information.
L’acquisition d’une « véritable » « culture de l’information » supposerait une capacité à hiérarchiser, contextualiser et interpréter les documents. Il ne s’agirait pas seulement de faire en sorte d’adapter les élèves aux outils nécessaires à leur future activité professionnelle mais de les « élever », de leur permettre de penser par eux-mêmes (le fameux « sapere aude ! » de Kant). Par extension, la « culture de l’information » apparaît comme une condition de l’accès à la citoyenneté (« tout ce que l'élève doit savoir pour vivre dans cette société particulière ») en ce que devient pleinement citoyen celui qui serait pleinement conscient des conditions et modalités par lesquelles on passe de la volonté individuelle à la volonté générale.
En quoi cette vision de la « culture de l’information » pose-t-elle questions ? Les objectifs à atteindre ne sont pas réellement en question. Il reste que la vision de la culture en jeu semble par trop figée. Des notions aussi essentielles que celles d’auteur, de document, de connaissance ne sont peut-être pas intemporelles. S'il est sans doute naïf de penser que les jeunes vont eux-mêmes produire leurs propres manières de penser et saisir le monde, il semble excessif de les penser uniquement à travers leurs manques. Les analyses ou témoignages s'acharnent à montrer combien ils manquent d'attention, de pratiques de lectures, de curiosités, de goûts pour les études et pour l'effort. Ce jugement repose sur une vision des élèves comme une matière souple prête à être modelée. C'est ne pas voir que les jeunes revendiquent d'être pris en compte pour eux-mêmes. Ils se pensent comme des personnes qui existent à côté et en amont de l'école.
Il semble difficile de fonder un enseignement sur l'information en faisant comme s'ils n'avaient pas une familiarité avec elle quand bien même elle serait insuffisante. On ne peut leur interdire d'utiliser les technologies de l'information et d'aspirer aux fonctionnalités qu'elles offrent plutôt que de s'intéresser aux implicites des outils et de leurs usages. Ils veulent moins apprendre la technique et les principes de la nage qu'évoluer dans le bain informationnel, s'y laisser porter par le courant voire y barboter ce qui n'interdit pas de leur présenter certains dangers. Plus fondamentalement (et toujours sans naïveté), il est probable (et sans doute souhaitable) que ces nouvelles générations renouvellent notre manière de penser le monde ce qui suppose qu'ils disposent d'une autonomie suffisante pour le faire. Comment obtenir ce résultat en imposant les catégories anciennes (on parle même des vertus de la « skholè » !) ?
Si la « culture de l'information » est une culture comme les autres, on voit mal comment elle pourrait échapper au métissage et à la fragilisation subie par les cultures du fait de la revendication d'autonomie individuelle (choisir ses références, son histoire, ses outils, ses amis, etc.). Selon nous, la « culture de l'information » peut se construire dans le flot d'informations en proposant des bouées auxquelles peuvent recourir ceux qui en éprouvent le besoin ou des îles sur lesquelles ceux qui le souhaitent ont le loisir de s'installer pour observer les nageurs dans le courant.
14/01/2011Certains ministres de la culture ont marqué leur empreinte par des constructions, peut-être Frédéric Mitterrand restera-t-il dans l'histoire des politiques culturelles comme celui d'une approche nouvelle. Nous avions souligné l'audace de ce discours (voir blog précédent) que le ministre semble vouloir traduire en une politique (voir article du Monde). Pour une multitude de raisons, les bibliothèques sont bien placées pour prendre ce virage de la culture pour tous à la culture pour chacun.
Depuis plus de 30 ans, le territoire national s'est progressivement recouvert d'un tissu assez dense de bibliothèques. S'il reste encore des établissements à construire, c'est l'équipement le plus proche de tous les habitants. Selon l'enquête Pratiques culturelles des Français de 1997 (la question n'a pas été reproduite en 2008), 62% des personnes interrogées déclaraient pouvoir se rendre en moins d'1/4 d'heure à une bibliothèque alors que 39% faisaient état de ce temps pour se rendre à une salle de cinéma et 36% à une salle de spectacle. La proximité géographique est une condition de la culture pour chacun.
Les bibliothèques et médiathèques sont encyclopédiques et couvrent un large spectre des formes d'expression culturelle. Alors qu'un opéra aura du mal à s'adresser au public qui ne s'y est jamais rendu (77% de la population en 2008), les bibliothèques proposent une palette de supports et de domaines d'intérêt à même de rencontrer les jardins personnels (secrets ou non) que les individus souhaitent cultiver.
Parce qu'elles sont le lieu de la diffusion plutôt que de la création culturelle, les bibliothèques sont particulièrement bien placées pour être à l'écoute des demandes des individus. Ceux-ci savent les films qu'ils veulent regarder, les livres qu'ils souhaitent lire, les jeux-vidéos qu'ils souhaiteraient découvrir, etc. Alors que la création relève principalement d'une logique de l'offre, la diffusion peut s'ouvrir à une logique de satisfaction de la demande de chacun. Précisons que satisfaire la demande ne signifie pas la disparition de toute offre. L'accent mis sur la culture de chacun provient du constat selon lequel la politique d'offre conduit surtout à la satisfaction de la demande de quelques uns. La demande de l'offre est une demande mais elle n'est simplement plus seule. Par ailleurs, satisfaire la demande revient aussi à prendre acte de l'hétérogénéité des pratiques culturelles individuelles. Comme l'a montré Bernard Lahire, ceux qui demandent de l'offre apprécient des références qui relèvent d'une logique de la demande.
Si donc la bibliothèque est particulièrement bien placée pour entrer dans une nouvelle politique culturelle de la culture pour chacun, qu'est-ce que la bibliothèque pour chacun ? La réponse à cette question nécessiterait un développement conséquent sur la définition de l'individu. Il ne s'agit plus du citoyen ou de l'individu abstrait inspiré par la Raison. Il s'agit de l'individu concret tel qu'il se pense en tant qu'individu autonome. La question devient alors en quoi la bibliothèque s'adresse-t-elle (ou pourrait-elle s'adresser) à lui ? Un vaste champ de recherche s'ouvre que l'on peut illustrer par plusieurs thématiques :
- Le choix souverain : l'individu concret revendique sa souveraineté dans ses choix, en quoi la bibliothèque est-elle en mesure de les satisfaire ?
- La reconnaissance : si l'individu concret aspire à une autonomie dans ses choix (le temps de la prescription est révolu), il ne dédaigne pas que les autres les écoutent et les partagent. Comment la bibliothèque contribue-t-elle (ou pourrait-elle contribuer) à cette reconnaissance à même de réduire cet écart trop grand entre les élites culturelles et les citoyens ?
- la réversibilité : la demande de choix de nos contemporains s'accompagnent d'une revendication de pouvoir renoncer à des choix antérieurs. Dans le cadre conjugal, ils choisissent leur conjoint mais souhaitent aussi pouvoir s'en séparer sans trop de contraintes. Comment la bibliothèque participe-t-elle (ou pourrait-elle participer) à cette réversibilité ou cette souplesse dans les choix culturels de chacun ?
- Danser, manger, boire : l'individu concret a un corps, quelle place la bibliothèque lui accorde-t-il ?
Parce que le discours de la culture pour chacun entre en cohérence profonde avec la manière dont notre société (et ses membres) définit les individus, il vaut la peine de repenser pleinement le rapport des bibliothèques à la population qu'elles desservent. La promotion de la culture pour tous n'est pas à ranger dans le rayon des antiquités mais l'adhésion à ce discours passe aujourd'hui par la défense de la culture pour chacun. Dans ce cadre, il serait judicieux que toutes les institutions en lien avec les bibliothèques accordent une place centrale à cette réflexion.
09/11/2010
On attribue à H. Lefebvre la formule « la ville est la projection au sol des rapports sociaux ». Ne peut-on pas interroger l'espace des bibliothèques à partir de cette grille de lecture ? Est-ce que l'implantation et la structuration de l'espace intérieur de ces équipements ne révèlent pas une relation de supériorité des professionnels (validée par les élus) par rapport aux usagers ? Ces questions surgissent à la découverte du tout récent projet de nouvelle BMVR à Caen (voir site internet et article de livreshebdo.Fr). Cette ville (en réalité l'établissement relève de l'intercommunalité Caen-la-Mer) s'apprête à bâtir un des plus gros équipements récents du pays.
Le choix de l'implantation (par les élus) est celui de la proximité immédiate du centre ville. A l'instar de la plupart des autres BMVR, elles s'installent au cœur des villes. Ce gros investissement (51 millions d'euros) qui a vocation au rayonnement est inscrit moins dans une zone de mobilité que dans un espace résidentiel. Ce choix tranche avec le constat d'une mobilité forte et croissante de la population : un Français d’aujourd’hui parcourt en moyenne 45 km par jour soit 9 fois plus qu’il y a cinquante ans et 2,5 fois plus qu'en 1975 (E. Le Breton, Métro-boulot-dodo, où en sommes-nous ?, 2008).
D'après l'INSEE, 36% des ménages étaient équipés de deux voitures en 2006. Cette réalité concerne aussi Caen dont la rocade est régulièrement embouteillée... Les usagers qui sont mobiles par contrainte (renchérissement de l'immobilier urbain) le sont aussi parce qu'ils font par cette pratique l'expérience de leur autonomie. Ce choix d'implantation n'est donc pas tellement en phase avec le mode de vie mobile de nos contemporains. Accessoirement, il desservira en premier lieu les catégories sociales favorisées qui ont les moyens de résider à proximité. Ce choix est donc aussi celui du maintien (du renforcement ?) des inégalités sociales dans la fréquentation des équipements culturels.
Ce beau bâtiment (on pourrait interroger le geste architectural) est structuré selon un découpage par pôle. Les quatre branches de sa forme en croix correspond aux quatre domaines documentaires retenus : Sciences et techniques, Littérature, Sciences humaines, Arts. Le savoir et son ordonnancement par les professionnels gouvernent le monde. On part bien des documents et de leur analyse pour décider des espaces. On ne part pas de ce qui pourrait animer le visiteur qui franchira les portes de l'établissement : veut-il travailler ses cours ? Se détendre en lisant la presse ? Emprunter des lectures divertissantes ? Relever sa messagerie électronique ? Voir du monde ? Etc. Plutôt que de se demander comment satisfaire la diversité de ces attentes, on impose à tous les visiteurs cet ordre documentaire qui les réduit à des êtres de savoir là où ils sont (nous sommes) des êtres incertains, sensibles, variés, travailleurs, paresseux, etc.
On peut ainsi dès à présent prédire que les étudiants investiront le lieu pour travailler sur place et qu'ils feront « leur marché » dans les espaces selon l'ambiance et la place disponible plutôt que selon la thématique comme c'est déjà le cas dans les autres BMVR... On peut aussi redouter que l'offre de livres pratiques (et son lectorat) se trouve noyée au milieu de la production scientifique... Seule évolution notable par rapport à ces prédécesseurs, le bâtiment intègre un premier niveau d'accueil qui n'est pas clairement investit par la logique documentaire ainsi qu'un restaurant au dernier niveau qui devrait offrir un beau point de vue sur l'espace urbain et le canal auprès duquel il est implanté. Ces espaces pourront être le cadre d'une liberté guidée par le souci des usagers...
Si le citoyen est (parfois) au cœur des discours, il n'est pas toujours au cœur des choix faits en son nom. C'est encore plus vrai pour les citoyens qui sont éloignés de cet ordre documentaire et de l'ordre social qui le sous-tend. Combien de BMVR reste-t-il à construire ?13/09/2010
Partir des usagers ou partir des documents ? La nouvelle bibliothèque privilégie sans hésiter le premier terme. Mais comment le mettre en œuvre ? L'ouverture récente de la médiathèque Marguerite Duras a donné l'occasion de fournir une illustration exemplaire.
Une partie des collections de l'ancienne bibliothèque a rejoint la nouvelle médiathèque par l'intermédiaire d'une chaîne humaine de 350 mètres. Il faut voir ainsi ces livres qui remontent la rue en passant de mains en mains... (http://www.dailymotion.com/video/xdo9jl_la-grande-migration-des-livres_news) Ce sont les habitants du quartier qui se sont mobilisés en grand nombre et dans leur diversité. Une occasion leur est offerte de s'approprier ce nouvel équipement qui ne leur tombe pas du ciel.
Symboliquement, par leur participation au déménagement des collections, ils auront apporté leur contribution à la naissance de ce bien commun. Le personnel les y aura invités marquant en cela son accord pour ne pas se montrer propriétaire jaloux d'un stock qu'il consentirait à prêter. Le succès de cette manifestation illustre une réelle disponibilité de nos contemporains pour s'intéresser à la bibliothèque quand celle-ci les implique dans le cadre d'un événement festif (une fanfare brésilienne accompagnait la migration des livres). Ils apprécient ce moment collectif, cette occasion d'un rassemblement, de la formation d'une collectivité locale qui dépasse leur existence individuelle. Chacun choisit de prendre part à un événement qui fait exister cette collectivité.
Et c'est tout à l'honneur de la bibliothèque d'être l'acteur de la construction de ce « nous » aussi éphémère soit-il. Les citoyens lui sont reconnaissants et les élus peuvent l'être également. Le livre, dans sa dimension matérielle, est devenu le support du lien. Il n'est pas une source de différenciation ou hiérarchisation sociale (ce qu'il peut toujours être objectivement) mais le moyen par lequel il relie des citoyens différents entre eux et avec les autres lecteurs passés et futurs. La bibliothèque n'est plus un stock de livres auquel les habitants ont accès. Les livres ont migré, ils ont ainsi pu se métisser au contact de ces lecteurs qui, par leur prise en main, en ont fait un objet accessible, inscrit dans le monde réel du quartier.
Cette initiative pourrait préfigurer une mission spécifique des bibliothèques de l'avenir : construire la collectivité locale (et pas seulement la collection) par les documents. Il faut encore des bibliothèques car les citoyens d'aujourd'hui ont aussi envie de se sentir appartenir à une collectivité et que cet équipement est celui qui peut permettre de construire cette impression d'être « libres ensemble » (pour reprendre le titre de l'ouvrage de F. de Singly) !
17/06/2010
Beaucoup de bibliothèques ont une section patrimoniale. Héritières d'un trésor, elles ont structuré leur organisation en fonction de ce fonds ancien en créant un service qui lui est dédié. La bibliothèque s'est pliée au document. Ce faisant, le patrimoine est resté un domaine marginal des bibliothèques intéressant quelques chercheurs et érudits. Ce faisant aussi, le patrimoine a tendance à devenir une langue morte en profond décalage avec nos contemporains. Cette situation n'est pas inéluctable et un travail exemplaire nous offre l'occasion d'envisager la question autrement.
Prenez une collectivité (la Ville d'Angers), ajoutez un événement marquant associé à l'identité de la ville (600e anniversaire de la naissance du roi René), et qui bénéficie d'une forte communication. Sélectionnez de belles enluminures figurant dans des livres attribués à ce personnage ou issus de ses commandes. La plupart des livres anciens ne sont pas dans votre fonds ? Qu'importe, allez les chercher ! Concevez une exposition simple mais qui met en valeur les trésors insoupçonnés des enluminures présentes dans ces livres d'un autre âge. Proposez cinq bornes multimédia disséminées dans l'exposition (les parents pourront y retrouver leurs enfants) qui présentent des films novateurs permettant de rentrer dans les enluminures, de découvrir des détails et de trouver des explications simples. Installez l'exposition non dans la bibliothèque mais dans le lieu associé au personnage (la galerie de l'Apocalypse du château d'Angers). Pour le public ébloui et curieux, en partenariat avec un éditeur (Actes Sud), concevez un catalogue d'exposition avec de superbes reproductions, des textes savants mais dont le prix reste abordable (32 €). Allez jusqu'à penser au public jeune en concevant pour eux un livret-jeu qui transpose des jeux qu'il trouve dans le Journal de Mickey sur les œuvres exposées (jeu des 7 erreurs, relier des numéros pour faire apparaître une figure, dessin, labyrinthe, etc.). Vous obtenez l'exposition « Splendeur de l'enluminure, le roi René et les livres » qui s'est tenue du 3 octobre 2009 au 3 janvier 2010 à Angers. Vous obtenez aussi un grand succès public puisque plus de 52 000 visiteurs ont découvert l'exposition et les 5 000 exemplaires du catalogue sont épuisés au bout de 8 semaines.
Le patrimoine ne serait donc pas condamné à être goûté par les seuls spécialistes. Pour cela, il convient qu'il « parle » à nos contemporains dans la langue qui est la leur. Ils apprécient de s'approprier des traces d'un passé qu'ils choisissent et qui participe de la définition de leur identité. Ils sont sensibles à la construction de la collectivité par le rappel de son histoire ou par des événements soutenus par une communication forte. Ils sont avides d'images et accèdent beaucoup à l'information par ce moyen. Sortir les fonds anciens de leur sommeil nécessite de partir du présent, de nos contemporains. C'est d'eux que peut se construire un point de vue, des attentes à l'égard des références du passé. Comme pour les autres services de la bibliothèque, l'attention à la population desservie apparaît comme la clé du succès.
17/05/2010
Cela faisait longtemps que le ministre de la culture n'avait pas défini une politique en matière de lecture publique (voir document sur le site internet du Ministère ). C'est plutôt rassurant à l'heure où le nouvel organigramme du ministère faisait disparaître la « direction » du livre et de la lecture et où les restrictions budgétaires menacent de s'abattre sur ce secteur (quand ce n'est déjà fait).
Les deux premières propositions visent la BPI et la BNF qui sont les deux navires relevant de la compétence de l'ex DLL et dont le pilotage semblait comme lui échapper. C'est judicieux de reprendre la main sur la barre et de fixer un nouveau cap qui puisse ensuite être suivi par les autres établissements de lecture publique du pays. Et si c'était l'occasion de donner naissance à une nouvelle manière d'envisager la bibliothèque ? Et pourquoi ne pas reprendre le thème de « la culture pour chacun » que Frédéric Mitterrand utilise depuis sa présentation du budget à l'automne ? En quoi la BPI et la BNF pourraient-elles œuvrer pour la « culture pour chacun » ?
Ces deux établissements ont en commun de servir principalement un public scolaire ou universitaire et très régulier. En 2006, 46% des visiteurs de la BPI déclaraient venir au moins 25 fois dans l'année et 18% tous les jours. Ces équipements sont largement le lieu d'habitués qui ont apprivoisé son offre d'espace (surtout) et de collections (peu : en 2009, 26% des visiteurs de la BPI disent être venus pour chercher un document précis). Ils ne sont pas exactement le lieu de « la culture pour chacun ». Que leur manque-t-ils ?
La « culture de chacun » est d'abord une remise en cause de l'ordre social de la culture : la culture n'est pas celle que quelques uns choisissent pour « tous » mais celle que « chacun » se forge dans la totale légitimité de ses choix. Elle est donc profondément diverse non seulement parce que chacun est singulier, différent des autres mais aussi parce que nous sommes multiples. « Chacun » revendique de choisir la manière dont il se définit à un moment. Dès lors, la « bibliothèque de chacun » doit couvrir une diversité qui ne saurait se réduire à la diversité des grandes rubriques de la Dewey. Après tout, on peut venir sans intention thématique à la bibliothèque et chercher une ambiance, un espace, une occasion de détente. Le divertissement peut faire partie des fonctions de la bibliothèque. Il ne se place pas en contradiction avec l'étude : les mêmes qui étaient penchés avec profondeur dans leurs révisions ou leur recherche peuvent d'un coup se tourner vers l'espace cafétéria (l'allongement constaté du temps de séjour à la BPI ne résulte-t-il pas de l'ouverture de la cafétéria ?) ou vers d'autres. Ainsi, des points de propositions de presse, de BD, de jeux-vidéos ne seraient-ils pas à même de satisfaire plus pleinement les « chacun(s) » qui viennent déjà et d'autres intéressés d'abord par le divertissement ? L'entreprise à la BNF sera sans doute plus difficile tant le bâtiment et l'institution marquent fortement la proposition faite à « chacun ». Le succès de l'exposition "Eros au secret" laisse entrevoir une certaine disponibilité de la population pour des offres en décalage avec l'image austère de la BNF.
On rêverait donc que les bâtiments amiraux de la lecture publique française incarnent une audace retrouvée dans la définition d'une nouvelle politique... Et l'arrivée de P. Bazin à la direction de la BPI est porteuse d'espoirs tant il a développé une réflexion et mis en place des services innovants. Mais ce n'est pas tout, la « culture pour chacun » passe largement par le numérique et les propositions du ministre prennent en compte cette dimension. Dès lors, il serait bénéfique pour toutes les bibliothèques publiques que la BPI et la BNF les soutiennent fortement dans la construction d'une offre dématérialisée de musique et de vidéo. Le point est évoqué dans les propositions mais son importance paraît trop limitée. Combien d'établissements « de région » se débattent isolément pour comprendre les offres et imaginer les services à offrir ? La dématérialisation conduit à une délocalisation de l'offre et l'échelon national est totalement pertinent pour le relever. C'est une mobilisation au moins équivalente à celle engendrée par les questions patrimoniales qui serait nécessaire. De l'audace, de l'audace, encore de l'audace...
Ainsi, moins d’un électeur sur deux aura fait le déplacement des urnes pour les élections régionales. L’émotion des commentateurs et des hommes (ou femmes) politiques devant cette situation ne dure jamais longtemps. Il faut pouvoir accorder du temps pour décrypter le message de ceux qui ont pris part au vote et donc ne pas se focaliser sur ceux qui ne participent pas au jeu. Ils ont voté avec leurs pieds mais qu’ont-ils voulu dire ?
Nous autres, adeptes de la Raison, peinons à traduire dans notre langage ce qui relève d’une impression globale plus que d’un argumentaire (même si bien sûr certains en sont parfaitement capables…). Désarroi, lassitude, colère, sentiment d’étrangeté, de vacuité, tous ces sentiments guident les pas de nos concitoyens abstentionnistes. Mais ne sont-ils pas présents aussi chez ceux qui restent aux portes des bibliothèques ? Après tout, ces équipements ne sont pas tellement moins accessibles que les bureaux de vote et connaissent une « abstention » plus importante encore. Rappelons que d’après l’enquête Pratiques culturelles des Français 2008, seuls 28% de nos compatriotes ont franchi les portes d’une bibliothèque ou médiathèque municipale au cours des douze derniers mois. Fort taux d’abstention non !? Nous arrêtons-nous suffisamment sur l’importance de cet abstentionnisme ? Cherchons-nous assez à en comprendre la source et à le réduire ? Que nous dit ce « cri muet » dont J.-C. Kaufmann nous parle (L'invention de soi, 2004) à propos de la frange de population qui refuse d'inventer sa vie et se replie sur ses rôles et ses statuts ?
Bien sûr, nombreux sont ceux qui jugent qu’ils n’ont pas besoin de ce lieu de documentation. Ils sont peu investis dans la lecture et craignent de ne pas être à leur place ou ne pas se retrouver dans ses collections abondantes. Mais pourquoi n’éprouvent-ils pas ce besoin ou cette envie ? La bibliothèque ne peut-elle pas leur apporter la preuve que, quoi qui les intéresse, ils y trouveront des informations ou des documents en rapport ? S’ils disent ne pas lire, n’est-ce pas qu’ils n’imaginent pas que la bibliothèque offre des supports de lecture qui leur sont plus familiers (livres pratiques, presse, brochures, ordinateurs, etc.) voire d’autres services que la lecture (séjour, sociabilité, écoute de musique, travail sur place, etc.) ? Pourquoi la bibliothèque les impressionne-t-elle ? Qu’est-ce qui fabrique ce sentiment d’étrangeté supérieure et la posture de retrait qui en découle ?
Toutes ces questions sont au cœur de la relation de la bibliothèque avec la population. Ceux qui votent avec leurs pieds prennent part au rapport de cette institution avec son environnement. L’enjeu n’est pas mince car c’est ce qui décide de l’utilité sociale de cet équipement public. Mais bien davantage, et comme pour l’abstention politique, ce qui est en jeu c’est le contrat social qui nous lie tous ensemble. Les abstentionnistes des équipements culturels finissent par remettre en cause la légitimité de ces institutions et au-delà, le caractère universel des choix collectifs. En 1997, une enquête (Les bibliothèques municipales et leurs publics, 2001) montrait que les non usagers jugeaient pour trois quarts d’entre eux que la bibliothèque était utile à tous quand c’était 93% chez les usagers. C’était toujours une majorité mais plus faible…
La confiance dans les institutions dépend de leur capacité à montrer qu’elles prennent en compte la population dans sa diversité. La légitimité a priori a cédé la place à la légitimité par la preuve. On peut le regretter mais c’est une évolution certaine. La croyance au collectif, le sentiment d’appartenance à une collectivité, la confiance ne se décrètent pas verticalement mais résulte de cette succession d’attention aux autres de la part des individus et des institutions. Difficile donc de déplorer le délitement du lien social sans lutter contre l’abstentionnisme dans les bureaux de vote ou dans les bibliothèques ! Si la bibliothèque peut « élever le niveau », créer de la distinction, ne doit-elle pas tout autant tendre la main, avoir l'obsession de l'accueil de tous nos contemporains ? Le pire serait sans doute qu'elle ajoute incidemment du mépris et affecte encore davantage leur estime de soi ou les pousse à l'explosion violente.
17/03/2010
Dans son dernier ouvrage, F. Dubet (Les places et les chances, Le Seuil) analyse comment notre société bascule d’un modèle d’égalité des places à celui de l’égalité des chances. Dans le premier modèle, on insiste moins sur l’égalité d’accès aux places qu’à l’égalité entre les classes. Les luttes sociales visent à réduire (par la redistribution notamment) les écarts entre les plus riches et les plus pauvres. Dans le second, l’objet de la lutte concerne moins la modification de la structure sociale que l’égalité des chances d’accès aux positions sociales favorisées. Pour traiter le sujet, F. Dubet prend les exemples de l'école, de l'égalité hommes/ femmes et des « minorités visibles ». Ne peut-on pas chercher à éclairer les discours et pratiques des bibliothèques publiques par cette grille de lecture ?
Les bibliothèques doivent leur existence d'une volonté politique de redistribution et d'accompagnement des politiques éducatives. Par la mise à disposition gratuite (idéalement) d'une information sélectionnée, elles participent à la formation des populations ainsi qu'à leur intégration autour de références communes. En cela les bibliothèques participent du modèle de l'égalité des places. Il reste que le projet touche à ses limites dans ses résultats. Les bibliothèques servent surtout les classes moyennes et supérieures. Par les références qu'elles mettent en avant et par leur manière de le faire, elles participent (avec des exceptions bien sûr) à la perpétuation d'inégalités sociales. Pour autant, les bibliothèques sont-elles dans le modèle de l'égalité des chances ?
"La bibliothèque pourrait mieux prendre en compte ces aspirations en affichant des rayons en langues des pays d’origine, de littérature populaire ou pour les gays et lesbiennes, par exemples."
Si tel était le cas, quel serait le visage de la bibliothèque ? Elle se donnerait pour objectif de soutenir les citoyens dans leurs chances d’accès aux places. Comme le font certains établissements, les rayons consacrés au para-scolaire, à la préparation aux concours, la recherche d’emploi seraient largement développés. Les vitupérations d’un B. David contre ce type de service se comprennent dans le cadre d’une adhésion souveraine à l’égalité des places : le soutien de l’égalité des chances serait une modalité du soutien implicite à l’inégalité des places. L’égalité des chances part du principe que tous les individus et les groupes sociaux doivent pouvoir également accéder aux positions dominantes mais aussi à la reconnaissance sociale qui y est associée. Il s’agit d’être défini autrement que par ses manques. D’où la poussée de tous les groupes discriminés pour la prise en compte de leurs références, de leurs droits. De ce fait, la bibliothèque pourrait mieux prendre en compte ces aspirations en affichant des rayons en langues des pays d’origine, de littérature populaire ou pour les gays et lesbiennes, par exemples. Le bibliothécaire serait moins le dépositaire d’un savoir conçu comme une part d’universel que comme le détenteur d’un savoir-faire qu’il mettrait au service des projets individuels des usagers. Les concours d’accès à ce métier mettrait moins l’accent sur des connaissances générales que sur des techniques de recherche d’information et une sensibilité et une compréhension des publics dans ce qui les constitue et non dans l’horizon qui devrait être le leur.
La description de la bibliothèque de l’égalité des chances montre que cette institution, comme d’autres, n’a pas encore clairement abandonné le modèle de l’égalité des places. C’est d’ailleurs largement au nom de l’égalité face aux services publics que le territoire s’est progressivement recouvert de bibliothèques. La mutation est en cours mais inachevée. Comme le note F. Dubet, le maintien de ce modèle correspond sans doute pour une part à une forme de conservatisme des classes moyennes (notamment du public) qui défendent leur place (et celle de leurs enfants qui réussissent bien à l’école gratuite) à travers l’égalité des places.
Au terme d'un examen poussé de ces deux modèles, F. Dubet opte pour celui de l'égalité des places notamment parce qu'il assure une attention plus grande aux pauvres et permet une plus grande promotion sociale que le modèle de l'égalité des chances qui cache des inégalités sociales accrues derrière de rares exceptions. Pour autant, il refuse l'immobilisme : « tout le monde défend ses acquis et se proclame d'autant plus radical qu'il ne veut rien changer ». Si les révolutionnaires sont conservateurs, il faudrait être réformiste pour être révolutionnaire ! S'agissant des bibliothèques, cette analyse plaiderait pour une remise en cause de certaines évidences. Ainsi par exemple, la bibliothèque ne peut être pensée comme le sanctuaire d'une culture universelle qui serait abandonnée par la population (voire l'institution scolaire !). Elle doit avoir autant (voire moins) le souci du partage de références jugées supérieures que celui de l'accueil (réel et pas seulement théorique) de la diversité des membres qui composent notre société.
09/03/2010Le monde de la culture repose sur la croyance dans l'universalité des œuvres. N'importe quel lecteur, spectateur, visiteur est susceptible d'être touché par un roman, une pièce de théâtre, un film ou une exposition. Nous considérons que, par-delà les différences entre les individus, ils sont réunis par la capacité des productions artistiques à les émouvoir. Ce n'est pas toujours vérifié et les enquêtes de publics contrarient cette représentation collective sans toutefois la faire disparaître. Si le public réellement touché n'est pas si divers ce serait parce qu'il lui manque certains codes ou une familiarité qui ne remet pas en cause l'universalité de la réception des œuvres d'art. Cette conception demeure mais une nouvelle universalité se fait jour.
C'est en effet que la culture change. Nos contemporains ne se conçoivent pas seulement comme des héritiers, des passeurs de témoin entre générations. Ils revendiquent leur autonomie y compris dans leurs choix culturels. La culture conçue comme une transmission des anciens aux jeunes perd de sa force car elle ne correspond plus à la manière dont chacun s'inscrit dans le cycle de succession des générations. Depuis les années 60, chaque nouvelle génération véhicule avec elle des références qui la singularisent et la dernière édition de l'enquête Pratiques culturelles des Français confirme cette évolution. On ne compte plus les formes artistiques qui doivent leur succès à leur capacité de faire des différences avec les aînés (des « Yé-yé » au « New wave » au « rap »). Les références que les anciens traitent de haut comme étant le produit d'une « culture juvénile » finissent en réalité à s'imposer et à durer. Les mangas, les jeux-vidéos continuent à intéresser des trentenaires qui ont grandi dans cet univers de même que les coffrets et livres « Salut les copains » ont connu un succès commercial incontestable à ce dernier Noël. La culture-transmission n'est plus seule et sa domination est contestée par la culture-génération. Les œuvres continuent à former le support d'émotions potentiellement universelles mais elles deviennent aussi, de façon plus certaines, des références communes à une génération, le support de construction d'une identité personnelle qui se déroule largement au moment de la jeunesse. L'affirmation de son autonomie, l'expression personnelle passent moins par la soumission passive à un héritage, au 'don des morts' que par la mise en avant de « nouveautés » porteuses de différenciation et d'une affirmation de soi.
Une nouvelle forme d'universalité
Dans ce contexte, à l'universalité théorique ou potentielle de l'éblouissement par les « œuvres capitales de l’humanité » (pour reprendre la formule de Malraux) succède une nouvelle forme d'universalité. Celle-ci concerne la capacité (bien réelle) de certaines œuvres ou de certains artistes à s'adresser ou émouvoir des générations différentes. Un artiste universel parvient à rassembler des publics d'âges différents. Il réussit à rassembler des générations si promptes à se définir par des références distinctes. Bien sûr l'exemple de Johnny Halliday (mais on aurait aussi pu retenir Astérix, le chanteur Renaud, le film Titanic, etc.) vient à l'esprit pour incarner ce lien. Il nous unit non pas tant dans des références apprises ou subies mais dans des œuvres choisies, appréciées, qui parlent à chacun (même si ce n'est pas de la même manière) par delà sa génération. S'il suscite le mépris c'est chez les tenants de la culture-transmission qu'il menace (sans doute malgré lui) en incarnant un autre visage de l'universalité. La culture-transmission parvient à surmonter les frontières entre les générations mais principalement dans le sous-ensemble des « héritiers » de cette culture là où l'universalité de la culture générationnelle touche une population plus large et socialement hétérogène car plus profondément constitutive de l'identité personnelle de chacun. Le sentiment de déclin de la culture (ou du « niveau ») provient de cette valorisation de la culture transmission et de l'absence de reconnaissance de l'autre culture qui est beaucoup plus vivante...
Si on accepte cette manière de penser la culture, force est de constater le décalage entre la manière dont nos contemporains bien vivants l'envisagent par la génération et les institutions culturelles qui l'abordent de façon dominante sous l'angle de la transmission. Il suffit de constater la difficulté des jeux-vidéos à être considérés comme un art ou celle des mangas à devenir une évidence des collections des bibliothèques publiques pour mesurer la profondeur du fossé. Si les équipements culturels s'adressent à la population réelle (et non à celle qui découle de l'origine sociale de la culture transmission), ils doivent veiller à mieux prendre en compte la culture formée des cultures de chaque génération. La culture de chaque génération doit faire l'objet d'une attention particulière et d'une recherche de dialogue avec les autres.
22/02/2010
Longtemps les collections ont été au cœur des bibliothèques. Il s'agissait d'offrir le catalogue le plus large à la population. Comme d'autres villes, Rennes a commencé par tisser un réseau de 13 bibliothèques avant d'ouvrir récemment le vaisseau amiral (Les Champs Libres). Ce dernier aspire à lui une partie des usagers qui jusqu'alors s'approvisionnaient dans le réseau à l'intérieur duquel des collections assez fournies étaient proposés. Les Rennais mobiles (les Champs Libres sont desservis par le métro) et friands de collections étendues se rendent spontanément vers ce lieu. C'est donc du fait d'une logique stable qu'une partie des usagers quitte les bibliothèques de quartier. Ce constat ne doit donc pas choquer les professionnels, il n'est pas une surprise.
Dès lors, pourquoi une partie des professionnels conteste l'évolution qui consiste à transformer deux bibliothèques de quartier ? Les Champs Libres sont principalement la traduction de la médiathèque définie par ses collections... Lisons le descriptif du navire amiral : « Les collections qui comptent plus de 500 000 documents sont réparties sur six pôles thématiques : jeunesse ; musiques ; sciences et techniques ; langues et littérature ; art, société et civilisation ; patrimoine. Au dernier étage, on découvre le musée du Livre et des Lettres Henri-Pollès, extraordinaire collection de littérature française soigneusement mise en scène. Enfin, au rez-de-chaussée, l'espace Vie du Citoyen propose un vaste panorama de la presse régionale, nationale et internationale... ». Comment les bibliothèques de quartier peuvent-elles rivaliser avec cette abondance ? Elles sont condamnées à voir la partie de leur public le plus gourmand, curieux et mobile à les abandonner durablement... Comment assurer leur avenir en refusant toute redéfinition ? Si le statu quo est impossible la question devient alors : qu'est-ce qu'une bibliothèque dont le cœur n'est pas la collection ?
La réponse qui se préfigure (Cf. le décryptage de L. Santantonios dans LH 803) ouvre des perspectives véritablement nouvelles. Ce lieu serait celui de la lecture plutôt que celui des collections. Il pourrait tout à fait conserver l'appellation « bibliothèque » mais on pourrait aussi le désigner sous le nom de « point lecture ». Il est en tous les cas urgent et nécessaire de le nommer pour que ne se forme pas un sentiment de vide. Ce lieu serait consacré à la lecture en tant qu'activité de socialisation. On peut venir y lire la presse (une sélection réduite et ouverte sur les titres populaires) et en parler. La lecture solitaire, qui doit aussi être possible, relève bien aussi de la socialisation car c'est une lecture en public. On peut trouver un fonds réduit et accordant une place importante à la production éditoriale à même d'intéresser les publics à conquérir (jeunes et milieux populaires notamment). Il s'agira de promouvoir la lecture (comme technique de déchiffrement de texte plus que comme pratique culturelle légitime) auprès des publics qui sont nombreux à contourner la bibliothèque et qui ne vont pas aux Champs Libres trop éloignés géographiquement et culturellement. Ce sera aussi un lieu d'étude pour les scolaires mais aussi ceux qui apprécient une atmosphère studieuse (socialisation du travail). Des postes Internet seront aussi à disposition car la lecture repose aujourd'hui largement sur ces écrans. Pour tous ces services nouveaux (ou à développer), il faut de l'espace qui sera pris sans regret sur les collections.
Cette expérimentation préfigure, selon moi, une évolution souhaitable des bibliothèques. La définition classique (par les collections) de cet équipement rencontre des limites... Après tout, entre 2004 et 2008, c'est dans les communes de plus de 50 000 habitants que la proportion de baisse du nombre d'entrées physiques dans la bibliothèque centrale a été la plus grande (75%). Les « navires amiraux » le sont uniquement si on définit la bibliothèque par la place centrale des collections. A l'évidence, il n'est pas sûr que cette conception largement professionnelle soit partagée par les destinataires de ces équipements. A quoi bon s'accrocher à cette définition dans des bibliothèques de quartier c'est-à-dire quand l'accent peut être mis sur la proximité, la socialisation, la prise en compte réelle de la population ? Loin d'être l'arrière-garde de la lecture publique, il se pourrait fort bien que cette évolution dessine le visage de la bibliothèque de l'avenir !
20/01/2010
Par le « grand emprunt », l'Etat va consacrer 750 millions d'euros supplémentaires à la numérisation du patrimoine des musées, des bibliothèques et du cinéma. Un signal est envoyé pour affirmer de façon solennelle l'attachement de la France à son patrimoine national. Notre Président affirme : « Nous allons monter un grand partenariat public-privé, tout en gardant la maîtrise de notre patrimoine », et d'ajouter « il n'est pas question de laisser ce patrimoine partir ». Nous allons pouvoir sauver les sédiments de notre identité nationale déposés dans les magasins des fonds patrimoniaux...
On peut bien sûr se réjouir de l'effort public dont vont bénéficier ces bibliothèques. Mais on voit encore réaffirmé le lien entre bibliothèque et patrimoine. Le passé serait-il l'avenir des bibliothèques ? Mitterrand avait bâti un temple au patrimoine par la BNF, son successeur le sanctuarise en œuvrant à sa numérisation. Mais où sont nos contemporains, ceux qui vivent aujourd'hui, qui errent dans le RER, marchent dans les rues, roulent dans nos campagnes, etc. ? Est-ce que cette entreprise les concernera ? La numérisation créera-t-elle un appétit pour le passé (qui n'est d'ailleurs pas seulement celui de la nation) ? En quoi cela constitue-t-il un « investissement d'avenir », un « moteur de la croissance » ?
Tout cet argent n'aurait-il pas été plus utile pour aider les bibliothèques publiques à opérer le virage du numérique ? Combien de bibliothèques auraient-elles pu proposer à leurs usagers d'aujourd'hui (et de demain) un accès à des ressources électroniques à même de favoriser leur information et donc leur niveau de formation ? Ils auront accès à des œuvres oubliés (peut-être injustement mais quelle autonomie accorde-t-on à nos contemporains dans leur construction de leur propre monde ?) mais ne pourront accéder à une vaste offre de presse et de documentation en ligne... L'équipement même des bibliothèques en ordinateur aurait aussi pu être amélioré quand la synthèse des données 2007 de la DLL affirme que « les postes de consultation informatique pour le public sont insuffisants, environ 4,7 pour 10 000 habitants » (c'est-à-dire un poste pour 2000 habitants !). De même ce budget aurait également pu servir à fournir une offre dématérialisée de musique et de vidéo. Cela aurait été bien utile plutôt que de laisser une myriade de bibliothèques devoir composer isolément avec une évolution qui les concerne toutes et qui ne sera que renforcée par le développement du haut-débit que le « grand emprunt » a présenté comme une priorité...
Bref, ce grand emprunt qui doit projeter la France dans l'avenir a tendance à nous le présenter dans le rétroviseur. C'est une occasion ratée... on peut nourrir le regret de n'avoir pas réussi à imposer une autre association à la bibliothèque que celle de patrimoine. Après tant d'années de lecture publique, la persistance de ce constat désole et ouvre sur de nouvelles questions : Quels discours tenir pour faire exister les bibliothèques vivantes et en phase avec nos contemporains ? Quels relais d'opinions pour les faire exister ? Une profonde réflexion s'impose pour que les bibliothèques voient leur avenir ailleurs que dans le passé !
14/12/2009La baisse de la lecture de livres est encore d'actualité après la dernière enquête sur les pratiques culturelles des Français. Le monde du livre est habitué à se désoler de cette érosion. L'enquête de 1988 avait déjà en son temps suscité une profonde déception chez les représentants de ce monde après une décennie marquée par la loi sur le prix unique et le développement des bibliothèques publiques. A l'époque, la télévision était montrée du doigt, soupçonnée qu'elle était de concurrencer le livre. Aujourd'hui, les écrans (ordinateurs, téléphones, consoles de jeux notamment) sont désignés comme les concurrents auxquels le livre est confronté. Ils sont encore plus menaçant car capables de fournir une information d'une nature et d'une qualité très proche de celle des livres.
Mais cette fois, le monde du livre tient son arme susceptible de le sauver : le livre numérique. Bien sûr, la technologie n'est pas arrêtée (Sony, Kindle, etc.). Bien sûr, son développement remettrait en cause profondément la chaîne du livre (quelle place pour les libraires ? quel modèle économique pour les éditeurs ? que resterait-il des bibliothèques ?). Malgré les profondes angoisses que ce livre sans papier peut susciter, il rassure parce qu'il conserve sa singularité. Il ne dissout pas le livre dans la multitude brouillonne du numérique. Tout électronique qu'il soit, il s'agit toujours d'un livre (on conserve d'ailleurs son nom !). Il continue à fédérer les acteurs traditionnels de la lecture de livre en permettant de maintenir une frontière entre le monde du livre et le reste du monde. Un des enjeux du livre numérique se situe dans le maintien de cette frontière.
Bien sûr, ces considérations interprofessionnelles échappent à peu près complètement à nos contemporains lecteurs. Le récent sondage Ipsos pour Livres Hebdo sur les 18-30 ans révélait que deux tiers perçoivent le livre comme un produit comme un autre. Joignant le geste à la parole, ils sont nombreux à acheter leurs livres en grande surface ou par Internet (un tiers des acheteurs) comme ils font d'autres achats. La manière dont ils s'approprient le téléphone portable en cumulant des fonctionnalités (téléphone, lecteur MP3, Internet, appareil photo, etc.) alimente les doutes que l'on peut avoir : il est loin d'être sûr qu'ils feront l'acquisition d'un objet réduit à la seule fonction de livre (même s'il peut rassembler plusieurs titres). Au contraire, des expériences suggèrent qu'ils seraient enclins à intégrer des contenus relevant de la lecture (notamment de BD) sur leur smartphone. Le contenu prime sur le support pour nombre de nos contemporains désormais.
L'avenir reste ouvert. On peut imaginer un scénario dans lequel le livre numérique se développe mais uniquement auprès de la fraction à la fois la plus férue de lecture de livres et de nouvelles technologies. Le reste de la population se partageant entre lecture numérique et lecture papier.
24/11/2009
On ne compte plus les coffrets qui associent un objet à un livre. Une encyclopédie du vin fournie avec une pompe à vide, un livre de pâtisserie accompagné de moules à gâteaux, un manuel d'aquarelle fourni avec le carnet de croquis, les crayons, la gomme, la liste devient longue de ces tentatives pour rapprocher le lire du faire !
Bien sûr certains diront qu'il s'agit d'une « stratégie marketing »... Certes mais sur quel ressort se fonde-t-elle ? En quoi l'ajout d'un objet fournit-il un « avantage compétitif » ?
Cette idée n'est pas toute nouvelle mais semble prendre une ampleur sans précédent à la veille de Noël. Elle reçoit un écho favorable dans le public puisque le classement Livres Hebdo des ventes en Cuisine et vin nous apprend que 6 des 50 meilleures ventes concernent des coffrets avec ustensiles. Selon nous, cette évolution paraît emblématique d'un rapport au livre qui change. Le livre est un moyen d'accéder à un autre monde mais, pour y parvenir, l'objet peut aider. Celui-ci est le relais entre le monde du livre et le monde du lecteur. Le lecteur passe des pages du livre à l'objet qui est en rapport et qui le relie ainsi directement au livre. Le divertissement naît du processus par lequel le lecteur quitte progressivement son monde pour entrer dans celui du livre. L'objet est ce support matériel (il peut le voir, le toucher) qui le fait entrer dans un autre monde...
De façon encore plus profonde, on peut se risquer à voir dans ce phénomène, la trace d'une évolution de nos contemporains par rapport à la lecture. Le monde du texte, de l'écrit parvient moins qu'avant à les enthousiasmer. La baisse de la lecture de livres repérées par la dernière enquête Pratiques culturelles des Français signale un affaiblissement de l'attrait, une distance croissante au livre. Celui-ci ne saurait pas autant qu'avant captiver nos contemporains baignés qu'ils sont dans un océan d'images et d'interactivité. Le livre apparaît comme une totalité finie et figée là où la télévision et encore plus Internet est le cadre d'images animées et d'échanges. Le succès de librairie du Cahier de gribouillages pour adultes qui s’ennuient au bureau apparaît comme un autre signe de cette évolution. Le lecteur ne veut plus être cantonné dans une position passive, il entend participer au monde, s'exprimer comme il peut le faire (et comme il le fait) grâce à Internet. Le livre et la lecture sont en train de changer de visages. Les éditeurs accompagnent ce mouvement et contribuent ainsi à la vitalité d'un support qui doit assurer sa mue pour demeurer.
Cette évolution concerne uniquement l'univers du livre pratique pour le moment. Christine Ferrand a raison de poser la question de son extension au domaine de la fiction (Cf. Editorial LH n°795). Pour l'heure, les romans ne donnent pas lieu à mise en scène par l'intermédiaire d'objets. L'imagination du lecteur semble suffisante pour entrer dans le monde du texte. Pour autant, on ne peut exclure cette évolution peut-être attendue par certains lecteurs qui souhaiteraient prolonger leur lecture par une trace matérielle autre que celle du livre. Le monde de la BD a ainsi développé des figurines qui remplissent cette fonction. A suivre donc...
02/11/2009
La promotion de la lecture prend une multitude de visages. Dans la période récente, la France (ses élus) a opté pour la mise en place de bâtiments à la modernité affichée. Les non usagers étaient censés être captés par l’architecture audacieuse. Hélas, nos contemporains ne se ruent pas toujours en masse vers ces monuments témoignages d’une époque où l’on pensait qu’il suffirait de proposer de beaux équipements pour qu’ils se remplissent. Passée l’excitation de l’ouverture, la curiosité s’émousse et les pas se mettent à contourner ce qui apparaît comme un vestige ou une curiosité à nombre de nos concitoyens les moins familiers de la lecture.
Une autre approche est possible et voit le jour. Il s’agit d’aller vers le public où il se trouve. Des initiatives existent (par exemple Lire à la plage sur la côte normande) qui mériteraient une plus grande reconnaissance. Une idée innovante nous vient du monde hispanique. Après Santiago du Chili et Bogota, la municipalité de Madrid a installé depuis 2005 un dispositif de prêt de livres dans 12 stations importantes du métro de la ville. Les voyageurs ont ainsi accès à des points de proximité pour assouvir leur envie de lire.
Une sélection de 500 titres de la littérature (y compris théâtre et poésie) du monde entier a été effectuée (moitié d’auteurs espagnols ou latino-américains et moitié des autres pays) par un groupe composé de libraires, spécialistes et écrivains. La liste qui est la même pour toutes les stations (ici) révèle la présence de classiques de la littérature (Balzac, Cervantès, Neruda, etc.) mais aussi d’auteurs contemporains reconnus de littérature générale (P. Auster, D. Lodge, etc.) ou de genre (A. Camilleri,.A. Christie, etc.). Le souci de diversité s’accompagne d’une offre massive puisque chaque station propose 3000 volumes (6 exemplaires par titre).
Par une judicieuse présentation (paroi translucide devant les rayonnages ici ), les voyageurs peuvent consulter le fonds qui leur est proposé. Le prêt suppose une inscription (le service est utilisable par ceux qui ont déjà une carte de bibliothèque) mais il est gratuit et d’une durée de 15 jours renouvelable. Le service est ouvert en semaine de 14h à 20h mais les retours peuvent s’effectuer par des boîtes intégrées à chaque module en dehors de ces horaires. Les usagers peuvent rendre les livres dans n’importe quel point du réseau.
D’après les statistiques recueillies (merci à M. Brahiti), on dénombre 98898 prêts en 2008 pour 13950 lecteurs. Pour donner un ordre de grandeur, en tenant compte du fait que les collections ne sont pas destinées au public jeune qui représente environ 40% des prêts, Bibliométro représente plus de la moitié des prêts de livres enregistrés dans des villes telles qu’Argenteuil, Blois ou Valence et autant qu’à Melun ou Montbéliard. Nul doute qu’une ouverture des collections vers davantage de littérature populaire ou vers la bande dessinée générerait un accroissement des prêts et une promotion plus large de la lecture. Devant ce succès, le maire de Madrid envisage d’implanter des points de lecture équivalents dans d’autres lieux de la ville : parcs, places, centres commerciaux. Initiatives souples et réactives qui sont à suivre et pourraient être reproduites de ce côté-ci des Pyrénées, non ?
14/10/2009
Le livre d’Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent (Stock-Flammarion), reçoit en cette rentrée un accueil favorable dans la presse et les médias. Il touche une audience peut-être au-delà des lecteurs habituels de cet auteur. La raison en est qu’il parvient à décrire avec précision les modalités par lesquelles le roman entre en résonance avec la manière dont les lecteurs se racontent. Avec élégance et érudition, il met en dialogue les existences individuelles (y compris celles des auteurs) et les textes romanesques. Pour autant, est-ce que « être homme, c’est confier la mise en forme de son destin à la littérature » ? Est-ce que « le principal obstacle qui se dresse entre nous et le monde voire entre nous et nous-mêmes est d’ordre romanesque » ?
Bien sûr nos contemporains ont recours au récit pour se raconter. Ils déploient des efforts considérables pour se raconter à des proches voire en public. Ils construisent leur identité de manière biographique et le roman forme un prisme à l’aune duquel ils explorent leur vie. Ainsi, le roman a de l’avenir parce qu’il est porteur d’une « vérité de la fiction » (J.- P. Esquenazi) à même d’éclairer nos existences troublées. Malgré cela, la littérature ne saurait former la modalité unique du rapport au monde et à soi. Les individus font également l’expérience d’eux-mêmes et du monde de manière sensible. J.-C. Kaufmann (L'invention de soi) pointe avec justesse l’importance des sensations dans la construction de l’identité individuelle. Nous sommes aussi les parfums que nous reconnaissons, les musiques que nous écoutons, les images qui nous parlent, la douceur d’un soleil couchant, le plat que nous dégustons, etc.
Pour citer J.-C. Kaufmann, si « l'identité est l'histoire de soi que chacun se raconte », (p. 151) (...) « il y a vraisemblablement beaucoup plus d'images que de récits dans le fonctionnement ordinaire de l'identité » (p. 169). Le récit de nous-même est premier car c'est par lui que nous consolidons notre unité mais les images et sensations (agréables, repoussantes, suggestives, agaçantes, etc.) peuplent notre esprit et participent à sa fragmentation. Nos contemporains font l'expérience d'eux-mêmes de façon sensible et pas seulement à travers leur récit. Quand il vante les bienfaits de la littérature (« Le tout est de savoir laquelle » nous prévient-il), A. Finkielkraut met en avant cette conception biographique de l'individu. Sa prévention souvent exprimée à l'égard des images (que ce soit le cinéma ou la BD) révèle l'éviction de cette modalité du processus identitaire. Il tend à universaliser une conception et une expérience qui ne recouvre pas toutes les modalités de définition de soi. La littérature est sans doute une richesse mais elle n'est pas toute la vie.
Peut-être faut-il le regretter (à voir) mais la relation avec le monde et avec soi passe aussi par notre corps.
16/09/2009
Les bibliothécaires le savent, la fréquentation de leur établissement décline avec l'arrivée des beaux jours... le creux persiste jusqu'à la rentrée qui ramène certains usagers à eux. Ce rythme apparaît comme inexorable et la bibliothèque voit son atmosphère modifiée... torpeur estivale... Dans ce cadre certains se livrent à des activités impossibles en temps ordinaire, d'autres attendent en mettant en scène la bibliothèque (Lyon) et de plus en plus vont à la rencontre des usagers...
De Saint-Louis en Alsace à Angoulême et de Dunkerque à Béziers, les initiatives sont nombreuses qui visent à se rapprocher des lecteurs qu'ils soient à la plage, dans les parcs ou à la piscine. Cette pratique existe depuis plusieurs années mais connaît en cet été un véritable développement. Les mairies (et certains conseils généraux) manifestent ainsi leur souci d'accompagner les pratiques des citoyens : puisque nombreux sont ceux qui vont à la plage et peu à la bibliothèque, pourquoi ne pas investir ce lieu ? Les professionnels inspirent ce mouvement ou le suivent (peu importe) dans le souci d'aller à la rencontre des lecteurs.
Ces opérations révèlent une évolution des pratiques et discours professionnels : la bibliothèque ne peut pas se définir uniquement par la qualité de ses collections et de son espace. Elle trouve sa raison d'être dans la promotion de la lecture auprès de la population. Il convient de tenir compte des pratiques et aspirations de la population pour atteindre cet objectif. Ce désir d'aller à la rencontre des publics se traduit par une offre renouvelée : les collections sont réduites, font la part belle aux demandes des usagers (best-sellers, BD, presse) le tout dans un cadre moins institutionnalisé et impressionnant que certains grands établissements. On peut s'attendre à ce que ces initiatives reçoivent un assez grand succès de la part des visiteurs des plages. Il faut chercher à dresser des bilans pour l'attester (nombre de visites, de visiteurs, de prêts). Sans doute aussi, cela contribue-t-il sans bruit à une modification de l'image des bibliothèques : y compris ceux qui seront seulement passés devant l'installation avant d'aller enfouir la tête dans leurs rêveries ensablées auront pu constater que les bibliothèques ne se contentent pas de les attendre et savent proposer des collections à même de les intéresser...
En cet été, sur la plage semble s'écrire une nouvelle page de l'histoire des bibliothèques. Pour cela, il faudra que la rentrée ne voit pas les folies estivales s'échouer le long des méandres du fleuve tranquille de l'institution. Comment aller vers la population quand elle a désertée les plages ? Comment lui manifester son attention ? Questions pour la rentrée...
04/08/2009
Il n'est pas fréquent que les bibliothèques municipales fassent la une de la presse nationale... France-Inter a mis en avant un moment de vie inhabituel à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges. Une vidéo amateur témoigne de cette audace rafraîchissante : un bibliothécaire (Ryan Lafarge), danseur et connaisseur de M. Jackson se lance dans une chorégraphie réussie de « Billie Jean » à travers l'espace de la médiathèque. Le succès médiatique de ce « happening » tient au nouveau visage que la médiathèque donne d'elle-même.
La qualité de l'interprétation associée à l'étrangeté de la situation suscite très vite l'intérêt des usagers. Venus avec leur propre objectif, ils sont pris par une émotion collective. M. Jackson est mort et si chacun compose avec cette information (indifférence, peine, nostalgie, etc.), un hommage collectif lui est rendu. Mais celui-ci ne prend pas la forme rationnelle d'une discographie, d'une mise sous vitrine mais une forme incarnée, sensible. La froideur de la mise à distance intellectuelle cède la place à la chaleur de l'émotion partagée autour d'une musique et d'une danse dont le créateur vient de s'éteindre... L'émotion collective a acquis le droit de cité dans la médiathèque et tant les usagers que les médias s'en réjouissent. Bien sûr certains bibliothécaires déploreront cette soumission de la bibliothèque au « sensationnalisme », l'abandon de toute distance critique et pourquoi pas une forme de démagogie voire de populisme... Au contraire, on peut y voir une salutaire reconnaissance de la « culture chaude » par la bibliothèque. La culture peut aussi prendre cette forme susceptible de toucher tous les publics y compris les plus familiers des codes de la culture froide (classement, critique, discours, mise à distance, etc.). L'universalité de la raison n'exclut pas d'autres formes...
L'émotion collective naît de la forme de l'événement mais aussi de son sujet. M. Jackson apparaît comme une figure planétaire de la musique pop. Il n'a pas toujours bénéficié de discours aussi élogieux que ceux qui s'accumulent depuis sa disparition. La bibliothèque lui accorde une réelle reconnaissance à travers cette décision de troubler l'ordre du lieu même si c'est un quart d'heure avant la fermeture. Par ce geste, elle signale sa participation au monde et tend la main à ceux qui n'imagineraient pas qu'elle puisse s'intéresser à ce type de référence. Oui, la bibliothèque vous est aussi destinée !
C'est donc une formidable opération de communication que la bibliothèque de Limoges a réussi et qui bénéficiera aux bibliothèques dans leur ensemble. Elle s'inscrit dans un mouvement de renouveau qui commence à traverser le monde des bibliothèques en France. Il reste encore de nombreux chapitres à écrire...
03/07/2009Depuis quelques jours une polémique gronde à Rennes. 4000 livres des réserves de l'ancienne bibliothèque centrale ont été jetés dans une benne et ont pris la direction de la déchetterie où ils sont partis en fumée à l’exception de certains qui ont été « sauvés » par des citoyens étonnés (voir l'actualité sur le site de Ouest-France) ... Cette opération habituelle dans les bibliothèques a été mise au grand jour par le quotidien régional et suscite un profond trouble dans la ville. Il s'agissait de débarrasser les locaux rapidement et, dans l'urgence, il semble que des livres triés pour des dons ont aussi été jetés... Ni la mairie ni la direction de la bibliothèque ne s'attendait à un tel bruit... Comment comprendre cette situation ?
Une bibliothèque rassemble des collections vivantes et, tel le jardinier, le bibliothécaire se doit de procéder à du désherbage. Il le fait au nom de la promotion d'une offre de qualité (un beau jardin) et se définit comme l'autorité compétente pour le faire. Les usagers, dans une inconscience relative, lui sont reconnaissants de procéder à ce travail et d'échapper ainsi à des livres obsolètes ou en déliquescence physique. On pourrait donc penser que tout est pour le mieux... et pourtant l'émoi suscité par cette « affaire » est bien réel. Dans cet apparent équilibre entre une représentation professionnelle et une satisfaction discrète des usagers se sont introduits d'autres acteurs non familiers de la bibliothèque. Des contribuables, des journalistes, des non usagers ont jeté sur cette opération un œil ex-centré. Ce qui paraissait légitime devient scandaleux. Là où les professionnels et les usagers voyaient des livres et une collection, les non-usagers ont vu des lectures, des lecteurs potentiels... pour eux, la vie du livre ne s'arrête pas à la décision des bibliothécaires. Alors que la bibliothèque se définit par la promotion du livre, ils s’insurgent au nom de la lecture. Comme le dit « Jo » : « Quel gâchis ! Ces livres auraient fait le bonheur de nombreux lecteurs désargentés. ». Et les intervenants du forum de suggérer des dons aux pays africains, aux maisons de retraite, aux écoles... A l'heure du développement de la sensibilité écologique, la non prise en compte de ses « déchets » par la bibliothèque choque une partie de la population. Elle ne peut pas se débarrasser aveuglément des livres qui furent dans ses collections. D’autres modalités auraient reçu l’assentiment de la population : vente des livres à un prix dérisoire à l’occasion d’une fête, dépôt de livres dans des lieux publics, don à des associations, etc. Toutes ces opérations participent d’une définition différente du métier de bibliothécaire. On découvre alors un décalage entre la conception professionnelle du métier et une conception indigène ou immanente aux réactions des citoyens…
Nul doute que la bibliothèque a choqué et terni son image auprès des non-usagers voire de certains inscrits (Ecoutons Loïc : « Retraité avec le minimum vital, je vais à la bibliothèque régulièrement. Je paie un abonnement de 18 €. Si c’est pour voir jeter des livres à la benne… Je suis écœuré, déçu et démoralisé »). Il lui faudra sans doute montrer qu'elle peut rendre service à la collectivité autrement que malgré elle... Elle sera sans doute amenée à mieux prendre en compte le point de vue des citoyens (et pas seulement des usagers) dans ses décisions à venir. Ces réactions expriment l'intérêt public pour la bibliothèque. Elle n'est pas dans l'indifférence ni l'absence de contrôle... il faudrait trouver les moyens d'intégrer ce point de vue citoyen dans la définition même de la politique de la bibliothèque. Les non-usagers sont en quelques sortes usagers de la politique menée par la bibliothèque même s’ils ne recourent pas à ses services.
22/06/2009Biblio-fr est né dans le monde d'Internet. Il a rencontré les bibliothèques qui découvraient ce monde. Il a apporté à celles-ci une dimension relationnelle et horizontale. Les bibliothécaires n'étaient plus isolés ou limités à des cercles étroits, ils appartenaient à une communauté d'échange de savoirs, d'interrogations dans laquelle la voix était ouverte à tous (professionnels chevronnés, aspirants à ce monde professionnel, observateurs, etc.). Les hiérarchies de types d'établissement, de grades étaient comme suspendues pour former un monde d'égaux. Relationnel et démocratique, le monde de biblio-fr était une promesse d'un autre monde possible. C'est sans doute la disparition de ce rêve qui pèsera le plus dans les regrets des abonnés à la liste. C'était aussi un formidable lieu de construction de l'identité professionnelle : les bibliothécaires avaient en commun ces livraisons de messages qui les rassemblaient (ce qui n'excluait pas les agacements et les marques de distance) par-delà leurs différences. On peut s'interroger sur les supports de l'identité professionnelle des bibliothécaires (au sens large) et sur un risque de repli catégoriel (lecture publique, BU, discothécaires, fonds patrimoniaux, etc.).
Le succès de cette liste de diffusion a provoqué sa perte. De plus en plus d'individus se sont appropriés l'outil en vue d'une reconnaissance personnelle ou de « leur » établissement. Les débats, questionnements professionnels ont progressivement laissé la place à de la communication. Les bibliothèques ont fait connaître leur activité ou plus exactement celle qu'elles voulaient mettre en avant, à travers Biblio-fr. Chacune montrait aux autres la qualité de son programme d'animation par exemple. Il s'agissait de faire reconnaître, au moins par la communauté professionnelle, la « qualité » de son travail qui pourtant s'adressait aux citoyens de la commune organisatrice... lesquels étaient peu abonnés à la liste. De façon encore plus prosaïque, Biblio-fr était devenu un « service qui doit marcher, à l'image d'une institution » (selon les mots de S. Aubry et H. Le Crosnier) pour diffuser des offres d'emplois des marchés publics, etc. La logique institutionnelle est devenue prépondérante et était en train de phagocyter Biblio-fr et l'esprit qui lui avaient donné naissance. Cette évolution progressive et puissante n'aura pas atteint son terme, les responsables de Biblio-fr préférant renoncer à « l'aventure » plutôt que de la voir dénaturée : « Nous ne sommes ni ne serons une institution ». Ce choix est courageux et montre la difficulté à marier Internet et l'institution. Il présente le mérite de mettre en lumière la différence entre ces logiques.
Avec la fermeture de Biblio-fr, il faut souhaiter que la logique relationnelle et horizontale perdure dans les bibliothèques. En tous les cas, on perd un point d'observation des évolutions, des manies, des inquiétudes, des discours, etc des bibliothécaires. Remercions S. Aubry et H. Le Crosnier pour leur contribution à la vie de la profession.
05/06/2009La notion de « livre d'artiste » n'est sans doute pas récente mais c'est seulement depuis peu que les bibliothèques l'utilisent. Que penser de cette prise en charge du livre d'artiste par les bibliothèques ? Comment interpréter cette évolution ?
Une rapide recherche bibliographique montre en effet que le thème n'est pas totalement nouveau dans le monde des bibliothèques. On en trouve ainsi mention dans un article du BBF de 1992. Pourtant, il semble qu'un intérêt renouvelé pour le sujet se manifeste dans la période récente. Sur Biblio-fr le premier message évoquant le « livre d'artiste » date de 2004 et 10 des 15 messages qui comportent cette mention datent de 2007 ou après. Au BBF, la moitié des citations recensées dans les archives renvoie à des références postérieures à 2004. Le livre d'artiste émerge donc bien comme un domaine qui suscite l'intérêt des bibliothécaires.
Cela tient peut-être au développement d'une forme nouvelle de création contemporaine. Les bibliothèques entendent ne pas négliger cette source d'expression artistique. Elles inscrivent alors leur action dans le cadre du soutien à la création. Elles engagent leur responsabilité par rapport à l'amont de la chaîne du livre comme elles le font à l'égard des petits éditeurs ou des auteurs encore inconnus. Par ce biais, elles échappent aussi à la contingence de la mesure de leur activité par des statistiques de fréquentation parfois décevantes. Au-delà, les bibliothèques manipulent des œuvres qui le sont d'autant plus qu'elles sont uniques. Elles sortent de la diffusion d'un bien issu de l'industrie culturelle (livre, CD, DVD) pour entrer dans la transmission d'œuvres uniques. La nature des documents définit largement le statut de l’institution qui les prend en charge.
Avec le livre d’artiste, la bibliothèque se rapproche du musée et de sa légitimité assise sur la détention et l’acquisition d’œuvres uniques. Elle se replace dans le champ culturel comme une institution occupant une position de même niveau (dans la chaîne qui va de la création à la diffusion des œuvres) que les musées. La source de rareté que le patrimoine lui assure (notons d’ailleurs que c’est aussi un sujet qui intéresse beaucoup les bibliothèques depuis quelque temps…) se trouve ainsi complétée par des documents qui ont également le mérite d’une certaine modernité. Avec le livre d’artiste, le passé et l’avenir se trouvent réconciliés dans la contemplation de l’unicité de l’œuvre.
Le livre d’artiste apparaît comme un sujet d’intérêt qui grandit dans le flou autour des missions des bibliothèques. Entre les menaces du numérique et l’érosion de la fréquentation il se constitue en certitude alternative. Reste que les bibliothèques doivent composer aussi avec le présent et que la promotion de la lecture passe également par des documents qui ne sont pas uniques. La culture se fabrique aussi dans la redondance des lectures faites par des usagers profanes de notre époque.
30/03/2009Qu'est-ce que la bibliothèque d'après ce qu'elle donne à voir sur son site web ? C'est à cette question qu'un groupe d'étudiants de DUT « Métiers du livre » de l'IUT Nancy-Charlemagne devait répondre. Leur travail est basé sur un échantillon de 60 bibliothèques de toute la France et de taille variable. Des tendances assez claires se dégagent et les sites web des bibliothèques écrivent ce qui figure sur la « biblio box » comme ce qui en est absent.
Dans près de 80% des sites, les animations apparaissent sur la page d'accueil. La bibliothèque se donne à voir à travers les événements qu'elle organise. Ceux-ci portent sur des thèmes précis qui sont loin de pouvoir intéresser un public très large et le risque n'est pas nul que les visiteurs du site prennent la partie pour le tout c'est-à-dire qu'ils étendent leur peu d'intérêt pour l'animation à la bibliothèque dans son ensemble. Par exemple : l'effet « vitrine » du « Printemps des poètes » est sans doute assez limité...
La bibliothèque se donne aussi à voir à travers ses documents. Elle met en avant les « nouveautés », les « coups de cœur » (notamment pour la jeunesse), son « patrimoine » ou son « catalogue ». Elle le fait parfois en utilisant le jargon professionnel : « documents sonores », « fonds local », etc. Cette mise en avant des documents prend place dans le cadre d'une relation asymétrique (« de nous à vous » comme une bibliothèque choisit d'intituler sa rubrique qui rassemble « coups de cœur » et « sélections thématiques »). Les visiteurs sont invités à découvrir les « trésors » que la bibliothèque accumule et choisit pour eux. Leur possibilité d'intervenir n'apparaît pas que ce soit pour des « coups de cœur de lecteurs », des suggestions d'achat ou des commentaires sur la bibliothèque ou sur d'autres sujets. La bibliothèque se présente comme une institution au sens où elle a vocation à transmettre plus qu'à échanger ou écouter... Son caractère institutionnel se dégage aussi du style indirect très largement utilisé et aussi du caractère très impersonnel du service (très rares sont les équipements qui parlent de leur personnel).
La bibliothèque tend à se montrer comme une institution documentaire qui prolonge son activité vers l'animation culturelle. Cette image ne recouvre pourtant pas la réalité des fonctions qu'elle remplit. Ainsi, aucun site visité ne signale explicitement l'usage scolaire comme une modalité possible de fréquentation de la bibliothèque alors que c'est une motivation massive de fréquentation chez les jeunes. Le discours institutionnel l'emporte sur la réalité des usages de l'équipement. De même l'usage de la bibliothèque comme lieu de lecture ou de séjour n'apparaît presque pas. Et Saint Quentin en Yvelines se démarque quand elle explique : « Vous avez ainsi la possibilité de vous installer confortablement pour lire, ou travailler grâce aux différents espaces aménagés à cet effet. ». Ces usages qui pourraient résister le mieux à la dématérialisation de l'information sont négligés, cachés. Et si presque toutes les bibliothèques fournissent des renseignements sur comment y accéder (plan, horaires), presque aucune ne signale les usages qu'on peut en faire ou bien même comment se présentent les lieux. Très peu de sites en effet présentent des photos ou vidéos de leurs espaces. Ceux qui ne connaissent pas le lieu ne pourront le découvrir de façon virtuelle. On ne trouve pas sur les sites ce qui figure souvent sur les sites des bibliothèques publiques anglo-saxonnes : un « virtual tour » de la bibliothèque (voir l'exemple ici : http://www.eapl.org/tour/Library-Introduction.asp).
Au total, les bibliothèques se donnent à voir de façon assez froide et restrictive. Alors qu'Internet est un moyen pour rencontrer (et intéresser) les non-usagers, on a l'impression qu'elles s'adressent seulement aux usagers... A l'heure où plus de la moitié de la population a une box lui donnant accès à Internet en haut débit, il faudrait peut-être mettre davantage en valeur la « biblio box », non ?
19/03/2009
Le dynamique collectif « Sauver les lettres » a récemment investi l'actualité médiatique en publiant une enquête sur l'évolution du niveau des élèves en dictée. Coïncidence ou prudence, le ministère a publié dans la foulée une enquête portant en partie sur le même sujet. Les résultats ne sont pas bons et attestent d'un net affaiblissement des compétences en orthographe des élèves de classe de seconde et de CM2. Comparée à celles qui l'ont précédée, la nouvelle génération rencontre plus de difficultés avec l'orthographe et la grammaire. Bien sûr, on peut déplorer cette évolution et s'interroger sur ses conséquences dans la capacité des jeunes à comprendre et penser le monde. Mais comment analyser cette situation ? N'est-ce là que l'effet de réformes « délétères » qui se succèdent depuis plus de 30 ans ? Le rétablissement des horaires d'enseignement de « français » serait-il la solution ?
Le rapport d'une population à sa langue n'échappe pas aux évolutions sociales. La manière de parler et d'écrire n'est pas figée dans le marbre une fois pour toute. Notre belle langue pourrait bien être victime d'une évolution qui concerne le rapport entre les générations. Si la grammaire et les grands textes du patrimoine littéraire forment certainement des outils intéressants de compréhension du monde, ils appartiennent aussi à un patrimoine, à un passé qui veut s'imposer par la force de l'institution. Et le collectif « Sauver les lettres » confirme bien cette idée à travers sa revendication pour que « le Ministère rétablisse de vrais programmes de grammaire de phrase ». Quelles sont les conditions pour que les jeunes générations se soumettent à ce passé ? Il faut qu'elles en soient relativement familières par le cadre familial dans lequel elles ont grandi. L'enquête du ministère pointe d'ailleurs que « l’augmentation du nombre d’erreurs est moins marquée pour les enfants d’origine sociale favorisée ».
Ce passé est aussi plus intéressant pour ceux qui y puiseront les conditions de leur statut social à venir. La maîtrise de la langue facilite toujours l'obtention de concours et de postes à responsabilité. Les jeunes générations qui n’ont pas été intéressées (ou contraintes de l’être) par leurs parents à la grammaire et l’orthographe perçoivent celles-ci à partir de la fonction qu’elles remplissent à savoir l'une des modalités du tri scolaire et plus largement de la fabrication de leur destinée sociale. Nous ne sommes plus dans la période faste de croissance des classes moyennes et supérieures quand les « héritiers » n’étaient pas assez nombreux pour satisfaire le marché de l’emploi et laissaient de la place aux « bons élèves » des classes populaires. Les « héritiers » et leurs parents voient leur avenir plus difficilement et alors on comprend que les élèves de milieu populaire peinent à croire à la vertu de la correction grammaticale.
Pour apprendre, il faut sans doute croire et cela devient difficile. La tentation est grande de tirer la langue… Et si la baisse du niveau de l’orthographe constituait l'une des manifestations de la désillusion et du ressentiment des classes populaires à l’égard de l’Ecole ? N’est-ce pas la traduction d’un approfondissement des inégalités sociales ? Le retour à l’enseignement traditionnel de la grammaire peut-il faire face à cette évolution ?
Mais le renoncement à la correction orthographique ne concerne pas seulement les enfants des classes populaires. Les jeunes appartiennent à une commune génération dans laquelle la communication orale prend le dessus y compris dans la sphère personnelle. Les jeunes amoureux s’envoient-ils toujours des lettres d’amour ? De la télé-réalité, aux SMS, aux blogs, à MSN ou à la messagerie électronique, ces modes et moments d’échanges se font souvent sur une base orale (écrire en phonétique). Il ne s’agit pas de louer cette nouvelle langue mais d’en prendre acte et surtout de la considérer comme une modalité pour mettre à distance les adultes (profs, parents, etc.). Ils nous tirent la langue et nous voulons sauver les lettres ainsi va le jeu conflictuel de la succession des générations.
13/02/2009
Le cinquantenaire du ministère de la culture est l'occasion de réflexions en forme de bilan ou de prospective. Faut-il encore un ministère de la culture ? Pour quelles missions ? Dans ce cadre, plusieurs commentateurs s'interrogent sur la mission de démocratisation culturelle. Face à l'absence de progrès réels de celle-ci, ne faudrait-il pas renoncer à cet objectif ? Certains le suggèrent en arguant que c'est à l'Ecole de remplir cette mission de démocratisation. Dès lors, cela permettrait de confier au ministère de la culture un rôle central en matière de patrimoine ou de création. Ce raisonnement est juste mais il se heurte à une croyance collective structurante.
Si le ministère de la culture existe (et devrait continuer à exister à l'avenir) c'est parce que nous défendons l'idée que par-delà la diversité des formes d'expression artistique il existe une sphère de l'activité humaine qui mérite la mobilisation d'une partie des ressources collectives. La vie de l'esprit et de la sensibilité doit s'inscrire dans la manière dont notre société se donne à voir (les ministères constituent aussi des discours de notre société sur elle-même). Mais dès la fondation du ministère, cette affirmation s'accompagne d'une autre : l'émotion artistique relève du domaine de l'universalité. Tout membre de notre société est (en puissance) sujet à cette émotion. Cette montée en généralité permettait ainsi à cette création de ne pas apparaître comme corporatiste : il ne s'agit pas d'un ministère des artistes ! Il s'agit de servir l'intérêt général. Cinquante ans plus tard, il s'avère assez clairement que la culture mise en avant par le ministère intéresse une fraction circonscrite de nos concitoyens. La démocratisation est devenue davantage un horizon, un mythe, un argument plus qu'une réalité. D'ailleurs, la répartition effective des budgets du ministère montre que la mission de démocratisation occupe une place assez secondaire. Devant cette situation on peut comprendre les interrogations à son sujet. Mais est-ce possible d'y renoncer ? Ne serait-ce pas remettre en cause la croyance collective dans l'universalité de l'art ? Pour l'heure, cela ressemble fort à une illusion nécessaire car beaucoup auraient à perdre à renoncer à cette croyance. C'est la raison pour laquelle perdure ce discours.
Malgré tout, il faut peut-être y renoncer non par plaisir mais par souci de construire une politique construite sur la réalité et non une illusion. C'est sans doute une condition pour que tous les citoyens croient à la politique... Mais par quel projet le remplacer ? Cela supposerait, par exemple, de définir la culture non par la création mais par la capacité partagée des citoyens à apprécier et produire des formes variées d'expression. C'est dire que la politique culturelle ne serait plus verticale (du créateur et de celui qui l'accompagne vers le public) mais horizontale (la culture se co-construit en rapport avec la population de proximité). Le danger (pour le ministère et le monde de la culture) serait alors de faire disparaître la dimension strictement « culturelle » d'une telle politique. Ce serait pourtant à explorer. C'est la voie de l'Agenda 21 de la culture qui trouve un infatigable promoteur en J.-M. Lucas (par exemple : voir vidéo). Voilà un beau débat et des pistes à même de refonder le ministère... non ?
05/02/2009Si la culture était un fleuve, le ministère de la culture en serait les sédiments. Il se compose ainsi de ce que l'histoire de l'art et les autorités politiques ont fini par constituer comme tel. La direction du livre et de la lecture n'a par exemple pas été immédiatement créée. Il a fallu des conditions très particulières et la mobilisation d'acteurs pour qu'elle voit le jour et obtienne les moyens d'exister. C'est notamment la préoccupation collective face au devenir de la lecture, à l'époque du développement de la télévision, qui a pu mobiliser la collectivité. Écrasée par le flux des images, la lecture a donc fini par se sédimenter pour former une direction qui a d'abord voulu sauver le support (le livre) plutôt que la pratique (la lecture) puisqu'il faut attendre 1982 pour que la direction du livre devienne la direction du livre et de la lecture.
La mise en question de Lire en fête s'inscrit dans le prolongement de la disparition annoncée (Lvoir actualité Livres Hebdo sur le sujet) de la direction du livre et de la lecture. Comment interpréter cette évolution ? Bien sûr on peut retenir la thèse de l'abandon libéral de cette politique (Cf. voir blog de François Bon) mais on peut aussi y voir le résultat de multiples évolutions. Le politique s'arroge légitimement le droit de remuer les sédiments et de recomposer la manière d'accompagner le fleuve. On peut aussi considérer que la lecture n'est plus menacée. Malgré les discours alarmistes et grâce à l'Ecole, l'illettrisme reste très largement marginal et circonscrit à des catégories étroites de population (migrants, personnes âgées). De façon plus précise, le fleuve charrie certes beaucoup d'écrans de télévisions mais aussi d'ordinateurs.
La culture d'Internet est aussi une culture qui mobilise l'écrit et concurrence la télévision (faut-il créer une fête de la télévision ?). La lecture au sens de Lire en fête (lecture sédimentée) entre en décalage avec les pratiques croissantes des lecteurs qui se tournent beaucoup vers des écrans. Peut-on célébrer une pratique en la figeant dans un support alors qu'elle s'inscrit dans tant d'autres dispositifs techniques ? Avec cette manifestation, n'étions-nous pas dans une forme de détournement (pointé par N. Heinich dans d'autres secteurs de la culture), consistant à soutenir la création à travers une apparente politique de démocratisation ? Dans sa forme actuelle, plus que la lecture, la fête mettait largement en avant les auteurs, éditeurs et plus généralement les intervenants de la chaîne du livre.
Sans doute faut-il revenir aux questions premières : pourquoi célébrer la lecture ? Quelle est la définition de la lecture mise en avant ? Comment fêter une pratique largement définie par sa dimension solitaire ? Est-ce que la célébration du livre, de l'auteur, des éditeurs relève bien de la promotion de la lecture ? Comment fêter la lecture c'est-à-dire l'expérience réelle du lecteur ? De bien belles questions qui supposent du temps... de la sédimentation.
29/01/2009Au cœur du quartier latin, Livres-Hebdo est installé dans un bel immeuble d’une rue discrète. Opportunément, un restaurant italien (Casa Bini) est installé juste en face. C’est en ce lieu que Christine Ferrand a réuni les « blogueurs » qui produisent régulièrement des textes pour le site de Livres-Hebdo. Se retrouvaient ainsi pour la première fois physiquement ceux qui côtoient le même espace virtuel. Si près sur la page web, nous étions pourtant inconnus. L’intuition était de faire se rassembler chairs et esprits en un même lieu autour de bons plats italiens.
L'alchimie fonctionne : individus blogeurs atomisés avant, nous avons fini par former un collectif avec des centres d'intérêt communs. Comment va la librairie ? Comment ont marché les prix littéraires et événements de la rentrée littéraire ? Comment s'annonce 2009 ? Quels sont les projets de Livres-Hebdo ? Et le livre électronique ? Livres-Hebdo nous a réuni et le monde du livre nous a rassemblé.
Bien sûr nous avons parlé un peu de notre activité commune d'écriture de textes mais moins de l'écriture elle-même que ce qui l'entoure : envoi des textes, réactions, trouver un titre, etc. Pour les moins familiers, nous avons découvert le rôle crucial de Vincy Thomas. En charge du site de Livres-Hebdo, c'est lui qui procède à la mise en ligne. Tel un contrôleur aérien dans sa tour, c'est lui qui voit les textes arriver (ou non), lui qui régule le trafic et place les textes en attente pour éviter que les uns ne fassent de l'ombre aux autres, accessoirement il trouve un titre et apporte des corrections. Homme de l'ombre, c'est l'occasion de lui rendre hommage.
Les conditions sont réunies pour une année encore riche en textes... C'est le moment d'en faire le voeu.
Bonnes fêtes à tous !
22/12/2008Dans la polémique sur la partie de la littérature adolescente qui est mise en question, les édition T. Magnier viennent de publier un livre sur Qui a peur de la littérature ado ? Ce livre arrive à point nommé comme une réponse à la mise en question de certains textes y compris dans le petit monde de la littérature jeunesse.
Ce seraient les adultes (parents ou médiateurs) qui auraient peur de la violence contenue dans ces livres plus que les adolescents eux-mêmes. Ceux-ci peuvent surmonter leurs angoisses en leur conférant une fonction de témoignages. Cela aurait une vertu préventive... Il est probable que les jeunes ne soient pas en effet trop traumatisés par ces ouvrages. Surtout, il est encore plus probable que très peu de jeunes les lisent. Dans Lecture-Jeune à paraître, je montre que c'est moins d'un exemplaire sur dix en rayon de Quand les trains passent... (M. Lindroth) et de Je mourrai pas gibier (G. Guéraud) qui est emprunté en bibliothèques. Il n'est donc en effet pas sûr que les jeunes aient peur.
Les adultes ont-ils peur alors de ces livres ? De quoi auraient-ils peur ? Ils n'ont pas été interrogé et il est donc difficile de le savoir réellement et donc de leur prêter cette angoisse. Au-delà de leur situation personnelle, ils occupent une position intermédiaire entre leur monde et celui de leurs (grands) enfants. Dans ce rapport intergénérationnel, ils s'interrogent sur les valeurs à transmettre. C'est sans doute dans ce cadre que certains hésitent : comment se réjouir devant la violence gratuite, la domination brutale, la soumission à la drogue, le proxénétisme et autres ? Comment leur contester le droit (si ce n'est le devoir) de critiquer, dénoncer cette mise en cause de valeurs aussi essentielles que le respect d'autrui, l'égalité, le refus de la violence et autres ? Ce n'est pas tant la violence qui choque que sa mise en scène froide et l'absence de réactions. Ils remplissent leur fonction d'adultes dépositaires de valeurs qu'ils voudraient transmettre. Ont-ils peur ? Peut-être.
Présenter les adultes comme de pauvres peureux n'est-il pas un peu réducteur ? Insister sur leur « appétit de censure » comme réaction presque enfantine, n'est-ce pas clore le débat : puisque la peur n'est pas digne des parents, leurs réactions face à ces titres de littérature ado sont négligeables donc vive cette littérature ? Puisque la censure est interdite, continuons à éditer des livres... pardon de la littérature ! Il n'est donc pas si mal venu que les parents aient peur... cela fait exister une production éditoriale marginale, délaissée par les jeunes qui préfèrent tellement des univers moins réalistes et pourtant tellement plus proches d'eux...
09/12/2008Un récit presque mythique fait du livre un élément qui rassemblerait des acteurs différents dans une « chaîne ». Au-delà des divergences spécifiques, chacun formerait un maillon solidaire des autres. Que penser de ce « récit » notamment du point de vue des bibliothèques ?
Le thème de l’interprofession a survécu à des moments de forte crise : prix unique, loi sur le droit de prêt. Il n’exclut pas des tensions récurrentes inhérentes à la fonction spécifique occupée par chacun des acteurs : création, vente, prêt. Mais le récit demeure grâce à la formation (les IUT « métiers du livre » font se rencontrer libraires, éditeurs, bibliothécaires). Il se réactualise à l’occasion d’événements de célébration du bien commun : fêtes du livre, salons, rencontres d’écrivains, etc. Il se réactive aussi en cas de difficultés d’un acteur : les bibliothécaires sont émus (ou appeler à s’émouvoir) de la situation de détresse d’un libraire ou éditeur. Mais quel sens spécifique prend l’invocation de l’interprofession pour les bibliothécaires ?
Si la chaîne du livre part de l’auteur et va jusqu’au lecteur, l’interprofession réunit les éditeurs, libraires et bibliothécaires. Les auteurs ne sont pas perçus comme une profession, ils occupent une fonction essentielle, fondatrice du reste de la chaîne mais relèvent du domaine de la création artistique qui ne saurait s’inscrire dans des compétences prosaïquement professionnelles. Dès lors, la référence à l’interprofession, pour les bibliothécaires, revient à remonter la pente vers l’amont et donc vers la création. S’y référer c’est aussi s’y révérer c’est-à-dire puiser là une forme de légitimité par la proximité de la création. Quand un doute se fait jour à propos du métier de bibliothécaire, la chaîne du livre offre un réservoir de sens : il existe une production éditoriale « à défendre » contre une logique qui serait uniquement commerciale et reviendrait à nier la spécificité culturelle de leur activité. « Petits éditeurs », libraires indépendants sont des partenaires de cette œuvre collective consistant à promouvoir une certaine conception de la culture. L’inscription affirmée des bibliothécaires dans l’interprofession exprime une interrogation sur leur identité professionnelle. Celle-ci peut aussi s’appuyer en aval, vers les lecteurs : satisfaire leurs demandes variées, leur rendre service, faire de la bibliothèque un lieu réellement pour tous. L’interprofession donc mais avec modération…
15/10/2008Nancy fêtait les 30 ans du Livre sur la place ce week-end. La foule, s'est à nouveau pressée pour assurer un succès public à cette manifestation littéraire. Mais quelle place occupe le livre dans cet événement qui ressemble à de nombreux autres dans toute la France ?
Le Livre sur la place c'est un immense chapiteau avec des tables garnies de livres derrières lesquels sont installés des auteurs (400 annoncés). C'est aussi une formidable cohue, une foule qui se presse et dont le flux doit être parfois régulé par un service d'ordre tellement elle est compacte ! Dans ces conditions, le livre ne peut qu'exceptionnellement être feuilleté ou lu. Comme contenu à découvrir, le livre est donc largement absent du Livre sur la place ! Est-ce à dire que le livre n'occupe aucune place ? En réalité, il est présent comme support collectif et comme objet personnel.
Comme les autres salons du livre, le Livre sur la place apparaît comme un formidable moment de rassemblement collectif autour d'un support physique simple et très varié. Ces deux caractéristiques du livre offrent la possibilité de réunir des catégories de population assez variées (personnes âgées avides de lectures sur l'histoire de la région, lecteurs avisés de littérature, jeunes fans de BD, parents avec de jeunes enfants, etc.). L'effervescence observable n'est donc pas proprement littéraire mais certainement collective. Les citoyens se retrouvent au-delà de ce qui les distingue et le livre est le support (le prétexte ?) à cette réunion. On célèbre le livre et encore plus sa capacité à nous rassembler. Mais la capacité du livre à produire ce résultat est aidée par la figure de l'auteur et l'aura médiatique. On vient aussi voir les auteurs et personnalités médiatiques (la venue de Roger Hanin lors d'une précédente édition avait suscité des mouvements de foule...). Les visiteurs, par la présence de ces figures médiatiques, prennent part à une vie valorisante. Ils n'assistent pas aux actualités mais sont dans cette actualité dont les médias (pas seulement locaux) rendent compte. Certains immortalisent d'ailleurs ce moment qui devient historique par des photos des auteurs (ou mieux avec eux) ! La place du livre (comme contenu) paraît bien faible dans cette situation pourtant elle est essentielle : le livre est le prétexte qui a rendu possible cette effervescence, cette régénérescence collective.
Mais dans le chaos de la foule, le livre est parfois le lien aiguë entre un lecteur et un auteur. Dans ce brouhaha, un dialogue singulier peut s'instaurer. L'échange peut-être plus pudique et se réduire à une demande d'autographe qui ne doit pas cacher dans certains cas un besoin de communication étroite entre lecteur et écrivain. Le premier choisit « son » auteur, lequel devient élu au sens où il a été choisi. L'auteur devant lequel nul ne s'arrête peut souffrir de ce défaut d'élection. C'est que l'échange représente un moment important : l'auteur est reconnu comme tel par le lecteur qui choisit librement son livre et son auteur. Seules ses qualités personnelles, littéraires ont présidé à leur rencontre. Nombre d'auteurs doivent être avides de ces situations. Leur travail d'écriture n'est pas seulement pour un lecteur théorique... Le lecteur (plus souvent la lectrice) prend un visage...
Le livre remplit donc une fonction de cohésion sociale et de support d'une relation interpersonnelle. Il est donc moins aimé pour lui-même que pour ce qu'il permet. Nul doute que ces fonctions assureront encore assez longtemps son avenir ! 30 ans ?
22/09/2008Au-delà du cas A. Malraux, une proportion importante des bibliothèques municipales porte le nom d'une personnalité souvent de l'écriture ou des musiciens (G. Brassens...). Que penser de cette pratique absente dans les pays anglo-saxons ?
La bibliothèque est une institution faite pour durer au-delà du passage d'une génération à une autre. Dans ce cadre, lui donner un nom consiste à contraindre les usagers, présents et à venir, à penser, à célébrer une personnalité passée. Ils n'ont pas le temps de pénétrer dans la bibliothèque que celle-ci leur prescrit déjà leur mémoire !
Entendons-nous, notre société doit composer avec son passé et ne pas le négliger. L'enjeu est celui de la transmission de la mémoire, la construction d'un ensemble de références communes à plusieurs générations. Dans ce cadre, on peut baptiser les écoles et établissements scolaires car ils accueillent un public captif. La venue à l'école est obligatoire et/ou nécessaire pour acquérir un diplôme. Ce n'est pas le cas de la bibliothèque qui a vocation à accueillir une diversité de population de façon non contrainte. Les usagers, à l'instar de la plupart de nos contemporains, cherchent à écrire leur propre histoire, à adopter des références qu'ils choisissent. Comment être l'auteur de sa propre vie dans la bibliothèque qui m'impose la référence d'une personnalité ? Comment s'approprier un outil marqué du sceau de la révérence au passé ? Au moins à la bibliothèque chaque génération doit pouvoir investir l'espace public de la bibliothèque sans être dans l'ombre de celles qui l'ont précédée ! Chaque génération partage avec les autres le fait d'être citoyen d'une même commune, et les anciennes peuvent avoir la délicatesse de ne pas imposer leur marque aux suivantes ! N'est-ce pas la condition de la créativité ? Célébrons donc le présent et louons la modernité des bibliothèques municipales « anonymes » !
18/09/2008Béziers, Strasbourg, Tourcoing, Lisieux et d'autres... de nombreux établissements récents portent le nom d'André Malraux. Bien sûr c'est un écrivain et il est légitime de lui rendre hommage. Il se trouve que Malraux a aussi initié une politique culturelle dont les résultats sont symboliques plus que réels... Que des médiathèques portent son nom laisse songeur sur le renouvellement des politiques culturelles.
La générosité de cette politique n'est pas à remettre en question. Proposer les grandes oeuvres du patrimoine de l'humanité au plus grand nombre, qui pourrait s'y opposer ? Mais on ne peut réduire une politique aux intentions fussent-elles généreuses. La démocratisation culturelle a été faible et doit beaucoup à la démocratisation scolaire... L'expérience a montré que les grandes oeuvres n'ont pas la faculté par elles-même d'attirer les publics qui en seraient socialement éloignées. L'universalité de l'art est postulée plus que vérifiée. Plutôt que de tirer les conséquences de cette expérience, tout semble comme s'il fallait sauver la théorie contre la réalité ! C'est au nom de Malraux que les prescripteurs culturels peuvent continuer à exercer leur pouvoir et les publics pas seulement populaires à regarder avec étonnement la « comédie de la culture » ! Comment ne pas voir le décalage avec nos concitoyens tels qu'ils sont réellement ? Ils entendent choisir eux-mêmes leurs références. Cela n'exclut pas le point de vue des institutions mais ils ne sauraient s'y soumettre totalement et préfèrent se fier aux conseils de leurs pairs. Ils entendent conserver leur libre-arbitre et prennent l'avis des publics autorisés ou prescripteurs comme une voix parmi d'autres.
Malraux rappelle une époque où chacun était à sa place où la hiérarchie entre le public et les professionnels était légitime. C'est ce monde qui se défait et c'est avec sa nostalgie qu'il faudrait aborder l'avenir ?! Comment les bibliothèques peuvent-elles se refonder en conservant cet univers de références ? Qu'on le veuille ou non, Malraux est mort, il va falloir finir par l'accepter, non ?
12/09/2008
La médiathèque est
toute neuve, des moyens ont été dépensés pour offrir un lieu spacieux aux
habitants de cette intercommunalité lorraine. Le mobilier est esthétique et
assez fonctionnel. Un cybercentre est intégré dans la médiathèque. Et pourtant,
les usagers peuvent trouver motifs à se plaindre et/ou à renoncer à ce cadre
privilégié. Les normes imposées par l'institution en matière d'usages
d'Internet sont très strictes : interdiction de tout téléchargement,
bloquage de tout paiement en ligne, accès impossible à Dailymotion ou Youtube,
messagerie instantanée bloquée ainsi que Skyrock Blog , etc.
Pour les
internautes réguliers, ces multiples restrictions d'usage entrent en totale
contradiction avec leurs manières d'utiliser Internet. La médiathèque leur
propose de revenir à Internet avant le haut débit voire pire encore ! La
liberté d'usage propre à Internet est profondément remise en cause... Pour les internautes qui auraient envie de se
familiariser avec cet espace d'information et de communication, ces interdits
offrent une piètre image d'Internet ! Mais alors pourquoi tant de contraintes
pour l'usage de cet espace de liberté !
La responsable du
service met en avant une rafale d'arguments. Certains sont d'ordre
technique : le téléchargement, la consultation de vidéos sont gourmands en
bande passante qui est trop faible pour satisfaire tous ces usages. Les virus
et messages indésirables se nourrissent de l'usage laxiste des internautes. La
médiathèque ne doit pas en pâtir. Un argument moral est aussi convoqué :
les vidéos visionnées par les usagers du cybercentre peuvent être vues par les
visiteurs (y compris jeunes) car les écrans sont tournés vers l'intérieur de la
médiathèque et la cloison est vitrée. Le
risque paraît assez limité et il est toujours possible d'intervenir
ponctuellement en cas de dérive mais le choix a été fait de bloquer toute vidéo
! Un autre argument consiste à mettre en avant la mission intrinsèquement
éducative de la médiathèque : « on est quand même dans une
médiathèque, c'est presque gratuit donc... » certains usages peuvent être
proscrits. En matière culturelle, la gratuité impliquerait l'ascétisme
c'est-à-dire le renoncement aux pratiques viles que le commerce alimente et
prend en charge... En réalité, Internet est en lui-même très ambigu : une
même vidéo peut relever de logiques très différentes. Par exemple : on peut
regarder une vidéo de recette de cuisine pour la réaliser à domicile, dans un
cadre professionnel ou par goût de la dérision ou par curiosité pour un type de
cuisine particulier, etc. Mais
l'argument majeur est plus étonnant : la médiathèque est un service
gratuit, il ne peut donc pas être complet et si les usagers veulent un tel
usage, ils peuvent toujours se rendre dans un cyber café qui est payé pour
faire face à d'éventuelles déconvenues. Ce raisonnement est étrange car il fait
du service public un sous-produit des services marchands. La valeur d'un
service est proportionnel à son coût pour l'usager. C'est ne pas voir que le
cybercentre coûte cher à l'agglomération et plus largement la collectivité
(DRAC, Conseil Régional, Conseil Général) même si l'usager ne paie rien.
Appliqué au domaine de la santé, c'est dire que l'Hôpital public devrait laisser
les cas compliqués aux cliniques privées...
Tout cet
argumentaire témoigne en tous les cas d'une primauté attribuée au point de vue
de l'institution par rapport aux demandes concrètes des usagers. Ceux-ci
peuvent voir leurs demandes ou attentes se fracasser sur les principes imposés
par l'institution. L'usager est prié de se réjouir des services que celle-ci
consent à lui fournir. Une vieille idée dans une médiathèque toute fraîche et
pour des nouvelles technologies... Le passé a de l'avenir !
Ainsi, dans un silence à peine gêné, disparaîtrait la Direction du
Livre et de la Lecture. Ce lieu symbolique représentait le livre et ses
acteurs auprès du monde politique. Que penser de cette disparition ?
La
décision entérine un état de fait. La DLL a progressivement cessé de
vivre sans doute par manque de moyens mais aussi par une sclérose
croissante. S'il fut un temps où le directeur était un militant, la DLL
a ensuite accueilli des énarques en position de repli ou à la recherche
d'un tremplin et les efforts du dernier directeur n'auront pas suffit.
Ces enjeux mesquins ajoutés à certains corporatismes ont évacué la
question majeure de la lecture. Un ministère des auteurs, des
libraires, des éditeurs ou des bibliothécaires ne pouvait faire un
ministère de la lecture ! Qu'est-ce que la lecture pour la population ?
Quelles sont les pratiques ? Sur quels supports ? Quels objectifs et
quelles définitions pour la lecture ? Voilà bien des questions
centrales qui n'ont pas été au coeur de la DLL.
La DLL peut se
targuer d'avoir contribué à la mise en place d'un vaste réseau de
bibliothèques mais la fréquentation (d'après ses propres chiffres :
16,6% d’inscrits en 2005 contre plus de 18% il y a 10 ans) diminue et
c'est bien la dernière a avoir posé la question de la définition ou
redéfinition de la bibliothèque aujourd'hui là où, outre-Manche, des
prises de position ministérielles datent de plusieurs années. Des BMVR
aux « ruches », la logique qui a prévalu est celle de la « qualité » de
l'offre tant en termes d'architecture, de collections ou d'animations.
Mais les faits sont têtus et la lecture de livres s'érode... A
promouvoir le livre, la lecture a parfois été oubliée…
La loi
Lang sur le prix unique a sans doute permis le maintien d'un réseau
appréciable de librairies indépendantes. Cela est à mettre à son crédit
car cela permet une certaine « bibliodiversité ». Mais la diffusion du
livre passe moins par ces librairies que par la grande distribution qui
tient une place majeure dans la démocratisation de la lecture ! Si
l'action publique est moins en capacité de démocratiser la lecture, à
quoi bon une direction du livre et de la lecture !
Le souci en
réalité assez faible de la DLL pour la lecture a produit des résultats
qui ne permettent pas réellement de légitimer sa défense, hélas. Et
pourtant, il reste tant à faire pour la promotion de la lecture et pas
seulement du livre ! Tant à faire pour que la lecture soit une pratique
réellement protéiforme qui rassemble la population dans sa diversité !
Tant à faire pour que la lecture soit l’outil d’un point de vue
rationnel et sensible sur le monde ! Tant à faire pour rendre service à
la population par la lecture !
Qui prendra en charge ces
missions ou d’autres ? Le partage des lambeaux de la DLL à l’intérieur
du ministère de la culture nouvelle formule ne constitue pas un réel
enjeu. Par contre il est possible que la disparition de la DLL signe le
passage à une véritable décentralisation. Si les collectivités locales
ne sont plus incitées à proposer une définition des politiques en
faveur du livre, peut-être pourront-elles mettre à profit leur «
proximité » pour s’intéresser aux lecteurs concitoyens ? Cela supposera
une décentralisation des esprits de ceux en charge de définir ou de mettre
en œuvre ces politiques. Là réside sans doute la clé de l’après-DLL.
15/05/2008
Le bilan de la fréquentation du Salon est tombé. Dans un contexte de diminution globale de la fréquentation (-8%), le nombre de jeunes (moins de 18 ans et étudiants dont l’entrée est gratuite) a fortement baissé (-30%). Le salon perd donc de son attractivité immédiate particulièrement auprès des jeunes générations. La lecture deviendrait-elle une pratique de « vieux » ? Les jeunes seraient moins nombreux à vouloir consacrer de leur temps à visiter les livres. Pourtant des efforts ont été déployés pour attirer cette frange de la population : Escale BD, Village Manga, club jeunesse, Lectures de dem@in, etc. Ces initiatives auront peut-être satisfaits les jeunes scolaires mais la proposition n'a visiblement pas séduit les jeunes en dehors du cadre scolaire.
Parallèlement à l'érosion de la fréquentation libre du salon
par les jeunes, on assiste à une augmentation des visites de classes qui ont
augmenté de 14%. La conjugaison de ces deux évolutions confère au salon un
parfum scolaire. La lecture (entendue au sens de lecture de livres) apparaît
comme une pratique pour laquelle les professionnels du livre (et plus largement
les adultes) se mobilisent et sont prêts à payer (cf. les Chèque-Lire donnés
aux scolaires).
Les jeunes ne seront pas sans percevoir une telle évolution qui
pourrait avoir pour effet de l'alimenter : la lecture comme la visite au Salon
du livre relèvent d'activités scolaires. L'Ecole ne se contente pas de
scolariser certaines lectures ou de contraindre à lire certains titres, elle
cherche à prescrire
Dès lors, comment faire de la lecture une
activité personnelle si toute lecture est valorisée par l'école ? Que
reste-t-il de la transgression par la lecture ? La transgression ne
risque-t-elle pas de se situer dans le refus de la lecture de livres et de ce
qu'elle incarne ? La scolarisation de la pratique ferait-elle le terreau du
discrédit des lecteurs et autres « intellos » ? La lecture d'écrans serait
un succès chez les jeunes car c'est elle qui symbolise et permet d'actualiser
l'aspiration des jeunes à définir leur propre culture.
Que l'Ecole ait pour
mission de transmettre la compétence de lecture (au sens de déchiffrement du
texte) c'est une évidence, qu'elle s'oblige à donner des repères littéraires
pourquoi pas ? Mais la prise en charge de la totalité de la pratique comporte
sans doute des limites dans la mesure où elle risque, paradoxalement,
d'entraver l'appropriation personnelle de la pratique par les jeunes et ainsi
de compromettre son propre objectif, la transmission de la lecture de livres.
Pour apprendre à traverser la rue à un enfant, il faut finir par lui lâcher la
main...
La campagne du premier tour des municipales s'achève. Les transports, la pollution, la vie économique, le logement social auront été des thématiques de débat mais les politiques culturelles ? On a peu ou pas constaté de polémiques sur ce sujet.
Pourtant, les dépenses culturelles pour la culture relèvent pour plus d'un tiers des communes. On pourrait donc penser que cela donnerait lieu à échanges dans le cadre de la démocratie locale. Force est de constater que ce n'est pas le cas. Cela signifie-t-il qu'il existe un consensus au-delà des clivages partisans sur ce domaine ? On pourrait s'en réjouir en décelant alors le signe d'une unité autour de ces enjeux. On peut aussi imputer cette situation à la faiblesse relative du budget de la culture (moins de 10% en moyenne du budget municipal) et à des dépenses souvent largement consacrées à des salaires. A quoi bon débattre pour une si faible fraction du budget municipal consacrée surtout à payer du personnel ?
Il se pourrait aussi que les politiques culturelles suscitent peu de débats car elles sont en réalité souvent définies par les professionnels de la culture. Ils savent ce qu'il faut proposer à la population et attendent des élus moins qu'ils fixent une orientation qu'ils leur donnent les moyens de mettre en oeuvre leur « programmation » ou « politique ». Dès lors, la politique culturelle apparaît davantage comme un arrangement entre élus et professionnels que comme la traduction d'une volonté politique. Les élus se gardent d'en faire un objet de débat public de peur d'être taxé de populisme de la part des professionnels dont ils sont socialement proches ou dont ils redoutent le pouvoir de nuisance.
L'inconvénient de cette situation réside dans le caractère éloigné de la politique culturelle vis-à-vis de la population. Il lui est difficile d'adhérer à une politique qu'ils vivent comme étant définie par d'autres. Les conditions sont alors réunies pour entraver une légitimation publique de cette politique. Pourtant de belles questions seraient possibles, par exemple dans le domaine de la lecture publique : à quoi sert une bibliothèque aujourd’hui ? Doit-elle toucher effectivement toutes les catégories de population ou se satisfait-on de discours ? Quelles missions confier au personnel ? La bibliothèque forme-t-elle une île (une presqu'île) par rapport à l'école, au commerce du livre ou aux influences médiatiques ?
voir aussi Focus : C'est encore loin la mairie?
03/03/2008A l'occasion du Salon du livre, le CNL s'apprête à distribuer 10 à 12 000 Chèques-lire de 10 ou 8€ aux jeunes visiteurs. Une priorité est donnée aux élèves scolarisés en ZEP et aux jeunes de moins de 13 ans. Voilà une politique de soutien à la lecture qui ne s'embarrasse pas des discours sur la gratuité du plaisir de lire ! La lecture a un coût semble-t-on dire et le chèque-lire serait l'outil pour surmonter l'obstacle à l'acquisition de livre et, au-delà, à sa lecture. Cela serait particulièrement le cas pour un public d'autant moins argenté qu'il est jeune et de milieu populaire. La seule promesse du plaisir offert par la lecture ne semble pas (plus ?) suffire à convertir le jeune public à cette pratique. Que la lecture apporte du plaisir ne parviendrait pas à convaincre les jeunes, il faudrait encore que cela ne leur coûte rien ou presque ! Il reste qu'on ne peut pas être sûr que la distance éventuelle à la lecture de livres repose surtout sur la barrière économique. La gratuité ne peut suppléer l'appétit, le livre ne fait pas la lecture et encore moins le plaisir pour la pratique... Qu'est-ce que la lecture définie par le soutien public dont elle bénéficie ? La distribution des Chèques-lire au salon captera un public déjà en partie sensibilisé puisque présent (y compris si c'est dans le cadre scolaire) : est-ce bien l'objectif ? Cette politique ne relève-t-elle pas autant du soutien à l'édition que de promotion de la lecture ? Devant ces interrogations et les enjeux de leurs réponses, il serait intéressant d'enquêter auprès des bénéficiaires de cette politique. Il faudrait pouvoir se transformer en petite souris et observer la vie de ces milliers de chèques-lire qui vont circuler dans et hors du salon du livre. Combien vont finir dans une poche de jean, une poubelle, un livre...? Quels types de livres seront acquis ? Combien de romans ados ? De BD ? De mangas ? Cela aidera-t-il à l'achat de livres obligatoires pour la scolarité ou, au contraire, à financer des lectures profondément personnelles et en rupture avec le cadre scolaire ? Comment les jeunes perçoivent-ils la démarche ? Restent-ils à un niveau instrumental (« c'est cool »!) ? S'amusent-ils des efforts déployés par les adultes pour maintenir la lecture dans sa définition par le support papier et lutter ainsi contre leur ringardisation ? Toutes ces questions mériteraient des réponses. Y a-t-il un sociologue dans la salle ? 26/02/2008
Le patrimoine est à la lecture ce que l'or est au marché financier : une valeur refuge. La résurgence du thème du patrimoine dans les politiques de lecture, les formations et discours des professionnels indique plus un malaise quant à la lecture qu'une priorité qui s'impose. Les acteurs du livre sont déstabilisés (on peut le comprendre) par les évolutions sociologiques et technologiques qui remettent en question tant leur rôle de prescripteur que les fondements de leur légitimité. Ils sont comme les acteurs de la bourse en temps de crise financière à la recherche d'un support fiable pour leurs investissements. Le passé a le mérite d'exister et on assoit la légitimité de l'action publique sur lui. Pendant ce temps, le présent s'écoule et l'avenir patiente...
Bien sûr, il faut conserver des traces de notre histoire mais ne prend-on pas en charge les documents anciens à défaut de s'intéresser aux lecteurs d'aujourd'hui ? Qui sont ces lecteurs ? Qu'est-ce que cette pratique pour eux ? Les écrans entrent-ils dans les pratiques de lecture ? Quelles lectures promouvoir ? De quelles manières ? Et demain : que sera la lecture ? Quel en sera le support ?
La tentation du patrimoine s'observe en bien des lieux du monde des livres. Certains y résistent en se tournant vers l'avenir au risque de l'illusion techniciste, d'autres en valorisant une littérature sans lecteurs. Il y a décidément tant à faire qu'on risque d'oublier le lecteur réel caché dans les plis du présent !
13/02/2008A oublier les lecteurs réels, ne risque-t-on pas de fragiliser le monde des livres ? Les critères d'évaluation de la ministre laissent de côté la politique du livre et de la lecture, le rapport Attali ne comporte aucune référence à la librairie et plus largement au monde du livre, les élections municipales accordent une place très marginale aux bibliothèques. L'actualité récente nous envoie des signaux convergents d'un désintérêt public et politique pour le livre et la lecture. On peut le regretter comme le fait F. Noiville dans le Monde des livres de cette semaine (25 janvier 2008). On peut s'en étonner comme Livres-hebdo. Mais comment comprendre cette situation ?
Bien sûr il existe des évolutions qui remettent en cause le caractère majeur du monde des livres : l'émergence d'un univers médiatique audio-visuel, la place grandissante d'Internet, la désaffection des élites sociales pour les formations littéraires, etc. Mais au-delà, je risquerais une hypothèse : le monde des livres s'est constitué à travers des institutions qui le coupent des lecteurs réels. Il vit dans une sorte d'apesanteur sociale... et politique. On parle entre nous de littérature en délaissant les lectures réelles de nos contemporains. Au nom de la magie de la création, il convient de ne pas s'intéresser aux lecteurs (ou dire qu'on le fait). Ceux-ci devront tomber « sous le joug de l'admiration » de ce qui a été créé pour eux. Le marketing mais aussi la sociologie sont rejetés car ils apparaissent comme des entreprises de désenchantement du mystère de la création. Tous ces discours tenus par ces institutions concourent à ce que les membres extérieurs à cet univers le perçoivent, à juste titre, comme « décalé », « clos », « à part » et ne l'intègrent pas quand ils réfléchissent sur l'intérêt général. Les représentants politiques prennent acte (en même temps qu'ils l'entérinent) de cette situation en privant le monde des livres de leur soutien. Celui-ci se trouve dans un trou d'air vertigineux.
Pour retrouver une assise, le Monde des livres me semble devoir mieux prendre en compte la réalité de nos contemporains. Bien sûr le lecteur réel risque de ne pas être à la hauteur du lecteur idéal mais il a le mérite d'être réel lui... C'est cette réflexion qui m'invite à consacrer ce blog au monde des livres du côté des lecteurs.
28/01/2008La littérature adolescente fait débat depuis l'article de Marion Faure (« Un âge vraiment pas tendre ») dans lequel elle s'inquiète et s'interroge à propos de la noirceur des livres destinés aux adolescents. Cette remise en question suscite une vive réaction d'éditeurs se sentant incriminés (Jeanne Benameur, Claire David, François Martin, Thierry Magnier). Ils s'insurgent contre ce procès au nom de littérature : celle-ci peut permettre de prendre du recul par rapport à la souffrance et surtout, les livres sont le fait d'auteurs et n'ont pas à être réduits à leur public adolescent. Reprenant des discours habituels, les auteurs de cette réponse rappellent les vertus de la littérature qui permet d'être « sujet, visionnaire » (par opposition aux « médias » qui nous cantonneraient au statut de spectateur). « Les livres ne sont pas obligatoires. Ils sont nécessaires à toute pensée qui se construit ».
Mais au fait, ces livres aux qualités littéraires supérieures sont-ils lus ? Les jeunes ont-ils renoncé à construire leur pensée ? Les vertus ou les dérives de la littérature ont pour limite la lecture dont elle fait l'objet. Inutile de redouter la noirceur des livres pour adolescents s'ils ne sont pas lus ! A quoi bon se payer de mots sur la littérature si elle vit sans lecteur ?
Comment savoir si ces livres sont lus ? Les chiffres de vente, même s'ils étaient connus, ne nous informeraient pas sur la lecture mais sur les achats qui sont sans doute souvent faits par les adultes (parents, professionnels) pour les adolescents. Un moyen de le savoir consiste à interroger les catalogues des bibliothèques qui permettent de savoir si les documents sont empruntés. Bien sûr cela réduit la population testée à celle des emprunteurs en bibliothèque. Cet outil de mesure n'est donc pas parfait mais il permet de fournir une indication ce d'autant plus que les adolescents qui demeurent à la bibliothèque ont des caractéristiques sociologiques (origine sociale, niveau scolaire, sexe) qui rejoignent celles des lecteurs de littérature. Les éditeurs du texte de réponse citent des auteurs (Wajdi Mouawad, Catherine Zambon et Malin Lindroth) dont ils estiment « qu'ils ont fait oeuvre » par leur travail d'écriture. Il ne s'agit pas de se prononcer sur la réalité de ce travail ni sur son résultat mais sur l'audience qu'il peut recevoir. J'ai donc interrogé les catalogues de 62 bibliothèques parmi les plus importantes de France (Liste des catalogues recensés par l’ADBGV) pour leurs livres. Sont pris en compte tous les ouvrages écrits par ces auteurs (et dont ils sont auteurs uniques ou principaux). Ce vaste échantillon de bibliothèques nous permet d’avoir une bonne vision de la présence de ces titres dans ce type d’équipement et des emprunts dont ils peuvent faire l’objet.
Présence et emprunt des ouvrages destinés aux adolescents dans les bibliothèques
Nbre d’exemplaires empruntés (a) | Nbre total d’exemplaires empruntables (b) | Taux d’empruntés (a/b) | |
Mouawad | 43 | 305 | 16% |
Zambon | 18 | 556 | 3% |
Lindroth | 7 | 55 | 15% |
Total | 68 | 916 | 7% |
Les bibliothèques acquièrent en nombre non négligeable la production des éditeurs de littérature. Ces acquisitions représentent un volume important notamment pour les auteurs ayant déjà publiés plusieurs titres. Malin Lindroth dont Les trains qui passent est le seul titre édité reçoit un soutien moindre que les autres qui ont respectivement 6 et 12 titres édités. Les bibliothèques font donc bien le choix (le pari ?) de la littérature.
Par contre, ce choix n’est pas celui des lecteurs. Pour un exemplaire emprunté, 12,5 sont sur les rayons à attendre un lecteur (ou à encombrer les rayons). Ce résultat pourrait être interrogé du point de vue des politiques d’acquisition des bibliothèques mais au-delà, il nous indique la très faible attractivité de cette littérature pourtant présentée comme supérieure. Très rares sont les adolescents (ou les adultes) à s’intéresser à ces livres. Les inquiétudes quant aux éventuels effets de ces « œuvres » sur les lecteurs doivent donc être rapportées à la très faible audience de ces titres. L’ « effet miroir » ne semble pas attirer les jeunes pas plus que les « monologues intérieurs ». On assiste à un véritable divorce entre cette forme de production éditoriale et les éventuels lecteurs. Les jeunes ciblés par ces titres ne s’y retrouvent pas et on voit mal comment le travail des « passeurs de livres » pourrait parvenir à combler ce gouffre. En poussant l’analyse à son extrémité, on peut même suggérer que cette partie de l’édition flotte comme en apesanteur par rapport au monde des lecteurs. Les conditions sont en effet réunies pour qu’elle puisse exister sans implication des adolescents. Les inquiétudes sur « la lecture des jeunes » mobilisent les adultes prescripteurs. Les parents (y compris grands-parents, tantes, oncles, etc) se préoccupent pour leurs descendants et sont prêts à acheter des livres pour susciter la lecture. Ils peuvent aussi le faire pour tenter de les aider à surmonter des épreuves ou de communiquer avec eux sur des sujets difficiles. Les bibliothécaires (et sans doute quelques documentalistes de collèges ou lycées) s’accordent avec cette inquiétude et pensent trouver dans cette production éditoriale non encore trop scolarisée une source de lectures susceptibles d’intéresser les adolescents. L’achat de ces titres puise aussi sa source dans le souci de se valoriser en valorisant la création littéraire. Les libraires et éditeurs alimentent cette demande des adultes par l’édition et la diffusion de livres à la fois par intérêt économique mais aussi par conviction réelle. Ce sont les bénéfices économiques du désintéressement culturel. De même, les auteurs, trouvent dans cette production éditoriale un soutien à leur production. Toute la chaîne du livre spécifique trouve donc de bonnes raisons à cette littérature d’exister… y compris sans lecteurs. La médiation nécessaire (visiblement ô combien !) par des rencontres ou autres manifestations participe y compris de ce système cohérent. Il reste que l’on peut s’interroger sur cette coûteuse mobilisation et sur les résultats qu’elle peut produire. Quel bénéfice pour la promotion de la lecture chez les adolescents ? Qu’est-ce que la littérature sans lecteurs ? Faut-il renoncer à intéresser les lecteurs pour faire « littérature » ? Les lectures qui intéressent les adolescents ne sont-elles que « des produits » ? Ces questions méritent réflexions, échanges et analyses objectives. Continuons le débat...
18/01/2008
Claude Poissenot, Claude Poissenot est sociologue, enseignant à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Il travaille à l'écriture d'un nouveau modèle de bibliothèque plus en phase avec la population desservie. A cette fin, il a conçu un site web accessible à tous les intéressés (http://penserlanouvellebib.free.fr)
La bibliothèque outil du changement maintenant ?
Qu'est-ce qu'une bibliothèque ?
La dimension oubliée d'un article du Monde
Livre jeunesse à la télévision !
Bibliothèques et architecture : les chemins sinueux de la rencontre avec les publics…
BPI et BNF : Le crime de lèse-collections ?
Marine Le Pen ou la bibliothèque conservée
