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24
Oct
[Par la bande]

Pourquoi le Nouvel Obs résiste-t-il ?

Le Nouvel Observateur de cette semaine réserve une bien étrange surprise en ouverture de sa section Livres. Sur presque quatre pages, un papier de Jacques Drillon se présentant comme une « enquête sur le livre numérique » porte ce titre combattant : « Pourquoi la France résiste » - sans point d'interrogation. Et le verbe « résiste » doit s'entendre ici dans sa version héroïque : une fière Résistance, a l'image de celle qui entend s'opposer à la mondialisation, cette hydre à qui l'on fait porter - c'est tellement commode - les malheurs du temps. Du reste, le ton est donné dès les premières lignes : « Le livre n'a pas attendu d'être numérique pour exister. C'était un objet parfait. L'industrie et le marketing mondialisé en ont décidé autrement. »  Et la fin n'est pas mal non plus : « Nous lirons des livres sur des tablettes non parce que nous les attendions, mais parce qu'il en a été décidé ainsi. La messe est dite. Cela s'appelle la servitude volontaire. » Le dessin qui accompagne l'article achève d'enfoncer le clou : on y voit des manifestants brandissant un drapeau français, retranchés derrière une barricade... en forme de livre papier. Ce n'est plus « Occupy Wall Street », c'est « Occupy la Closerie des Lilas ».

Il y a quelque abus de langage journalistique (pour parler poliment) à appeler « enquête » un papier d'opinion - en l'occurrence une opinion passéiste, truffée de mauvaise foi, de contradictions et d'approximations fantaisistes, avec en prime un petit côté rance dont je ne m'explique décidément pas la présence dans l'Obs : à deux reprises, en effet, la Loi Lang y est bassement attaquée.

Pour appuyer son propos abêtissant, Jacques Drillon a trouvé des libraires qui assurent que le numérique « n'assure qu'une part à peine quantifiable de leurs ventes (0,01%) » et des éditeurs convaincus que si le numérique devait finir par prendre, « cela serait dû moins à l'objet tablette qu'à la fantastique puissance marketing des grands groupes, capables de vous suggérer vos achats ». Rien que ça !

Rappelons qu'il y a seulement dix ans (c'était hier, et c'était il y a une éternité), il se trouvait une majorité de professionnels de la profession pour vous faire remarquer, avec un rien de condescendance, « que la vente de livres par Internet était anecdotique ». Aujourd'hui, en France, il se vend à peu près un livre sur dix par Internet, et il ne faudra pas attendre dix autres années pour que ce chiffre soit doublé. Mais passons, ce n'est pas le sujet.

Les tablettes, à en croire Jacques Drillon, sont « chères », « lourdes » et mal commodes : « On attrape des crampes » (sic). Autrement dit, le consommateur qui se laisse abuser par « la puissance marketing des grands groupes » ne serait donc pas seulement mouton, il serait franchement con. Enfin, le Français un peu moins que les anglo-saxons, si l'on en croit Drillon, puisque « dans un TGV ou un avion, personne ne lit sur tablette ». C'est à se demander si Jacques Drillon est monté dans un avion d'Air France depuis l'époque des Caravelles.

Je ne suis pas, loin s'en faut, un hystérique du numérique. Je ne tweete pas. Je ne suis pas sur FaceBook. Et je n'ai pas (encore) d'iPad. Mais...

Je suis né dans une maison sans livres ni journaux et pourtant, bizarrement, la seule possession de bien matériels qui m'ait jamais intéressé est celle des livres. Longtemps, ma bibliothèque ne s'est enrichie que des ouvrages que je récoltais comme prix à l'école, soit un livre par an ! C'est simple : à dix ans, j'en possédais cinq. Et je me souviens encore de la fierté et du bonheur (le mot n'est pas trop fort) que j'éprouvais à voir ces cinq livres alignés les uns contre les autres et que je couvais des yeux chaque jour (mais oui !). Plus tard, les premiers sous que j'ai gagnés sont partis dans l'achat de livres : il fallait faire des choix, alors j'avais sacrifié les fringues et les disques. Encore plus tard, j'ai eu les moyens de me constituer aussi une discothèque. Comme j'ai aimé la voir grandir ! Et puis, au printemps 2004, pendant trois mois, j'ai consacré quelques heures chaque jour pour la numériser. L'idée même de posséder une discothèque me semble aujourd'hui parfaitement archaïque : où que j'aille, j'ai ma musique dans ma poche, et c'est l'essentiel.

Les livres, c'est encore plus lourd et plus encombrant que les disques. Et ça prend la poussière. Comme beaucoup, j'ai compris ma douleur quand il a fallu déménager. Au fil de mes adresses successives, ma bibliothèque a singulièrement fondu, pour ne se limiter qu'à ce que je considérais comme l'essentiel. L'essentiel, c'est notamment des livres des collections « Blanche »  ou « Du Monde Entier » de Gallimard des années 1980 et 1990, qui sont derrière moi alors que j'écris ces lignes : c'était l'époque où Gallimard s'était essayé à des couvertures pelliculées qui n'ont pas résisté au temps : les dos de ces ouvrages sont aujourd'hui totalement illisibles. Je pourrais également citer ces bouquins de chez Grasset, Flammarion ou d'autres éditeurs dont la couverture s'est depuis longtemps désolidarisée de l'intérieur... Voilà trente ans et plus que l'édition est entrée dans un âge industriel : le livre est devenu un produit de consommation courante, aussi périssable commercialement et techniquement que les denrées des rayons « produits frais » des supermarchés. Alors, qu'on ne vienne pas me parler de la « magie » ou de la « sensualité » du papier... Foutaise !

Et plus ça va, et plus je peste de ne jamais avoir sous la main les livres dont j'aurais besoin pour travailler et qui sont restés chez moi. Car, à l'image d'un grand nombre de mes contemporains, je suis devenu un nomade : un jour ici, un autre ailleurs, mon sac en bandoulière. Jacques Drillon aurait bien fait de se plonger dans les études et sondages sur le comportement culturel des Français qui toutes répètent, depuis des années, la même chose : les plus gros lecteurs et acheteurs de livres sont aussi les plus gros consommateurs de films, d'expositions ou de voyages...

Quand Apple a lancé son iPad, nombreux furent ceux, chez les spécialistes de nouvelles technologies, qui prédisaient un échec : ils ne voyaient pas comment pourrait s'intercaler ce nouveau produit entre les ordinateurs portables et les Smartphones. Pourtant, dès la première année, il ne s'est pas vendu des centaines, ni des milliers, mais des millions d'iPad. Sauf à être obtus et incriminer encore et toujours « la puissance marketing des grands groupes », comment ne pas voir que le plébiscite des consommateurs est justement la conséquence de cette mobilité, de ce nomadisme grandissant qui nous affecte tous ? l'iPad a laminé le marché en plein essor des netbooks, qui répondait déjà à ce besoin, mais en beaucoup moins bien. Comme l'a très parfaitement résumé dans les Inrocks Marie Darrieussecq, qui ne se sépare plus de son iPad, c'est aussi pratique qu'un laptop, mais en plus léger et moins encombrant.

Lecteur professionnel, voilà déjà un moment que je demande aux éditeurs de ne plus m'envoyer les épreuves de livres à paraître autrement qu'au format PDF (quand c'est possible...) : c'est tellement plus rapide à recevoir, plus facile à transporter ! et tellement plus agréable de retrouver, d'un clic, une citation dont on a gardé la mémoire sans avoir pensé à l'annoter...

Je sais qu'un jour, je sauterai le pas avec les livres, comme j'ai sauté le pas avec les disques. La force de l'habitude (et une forme de nostalgie, sans doute) m'en retiennent encore, mais sans doute plus pour longtemps.

Très juste commentaire. J'avais lu cet article du Nouvel Obs avec un sentiment de pitié pour la stupidité des fausses vérités qu'il contient. Je suis le premier à aimer les livres, le papier, l'odeur de l'encre, le poids de l'ouvrage dans les mains. Mais aujourd'hui quelle facilité de consulter un dictionnaire de langue sur mon iMac, de chercher un synonyme en cliquant sur le mot qui m'arrête !
Demain nous lirons sur écran. Et ce seront les mots, la musique de la phrase qui nous enchanteront... comme hier.
Commentaires Posté par : Cédric Morgan | 24 octobre 2011 à 14:24:23
Très bien vu
Très bien dit
Cordialement

Marie Noelle Craissati
Éditions Alexandrines
Commentaires Posté par : Craissati | 25 octobre 2011 à 09:18:26
Reconnaissons à Jacques Drillon un stupéfiant talent d'ascensoriste: http://vanessa-schlouma.blogspot.com/2011/07/jacques-drillon-ascensoriste-distingue.html
Commentaires Posté par : Nadia | 25 octobre 2011 à 19:18:42
Je n'ai pas lu l'article incriminé, mais j'adhère à votre analyse sur les tablettes, et plus généralement sur le livre numérique. J'ajouterai un élément dont je ne sais s'il a été révélé par l'enquête : il y a un rapport intime entre l'utilisateur et cet objet. Un couple ou une famille peuvent posséder une bibliothèque en commun, mais la tablette ne se prête pas (j'en fais quotidiennement l'expérience).
Je me demande si cet objet ne relève pas également de la décomposition/recomposition du modèle familial autour de l'individu, dont le nomadisme est éventuellement un aspect.
L'article que vous citez est une réaction d'incompréhension assez classique lors d'une révolution schumpétérienne.
On peut en effet être désorienté, surtout quand on a appris à écrire avec une plume Sergent-Major : j'avoue que je ne sais absolument pas comment vont évoluer dans les prochaines années mon rapport à l'écrit, ma pratique de la lecture, mes choix pour l'archivage et la conservation de l'écrit et du son.
Des mots comme feuilleter, ouvrir, ranger un livre, corner, marquer une page vont disparaître ou changer de sens, comme décrocher, raccrocher, donner un coup de fil...
Il y a enfin l'affichage culturel qui devra inventer de nouvelles manières. La distinction bourdieusienne qui passait par l'exhibition d'une bibliothèque choisie devra emprunter d'autres codes, car la tablette est un instrument aussi fermé que les rayons d'une bibliothèque sont ouverts.
Commentaires Posté par : JM MUYL | 30 octobre 2011 à 09:08:26
C'est assez affligeant de voir des réflexions aussi peu objectives, aussi mal argumentées et carrément manichéennes à propos d'un sujet qui fait couler déjà beaucoup d'encre. Désolée de vous apprendre qu'un livre n'est pas qu'un texte qui peut se réduire à un format informatique. C'est aussi un travail éditorial avec des choix de format, de papier, de mise en page...que le livre numérique pour l'instant ne peut pas proposer. Votre bibliothèque numérique super pratique et portative, consultable (à condition que la batterie soit chargée) partout et n'importe quand n'aura jamais le charme et la diversité d'une bibliothèque traditionnelle dont le contenu , chez les gens qui lisent vraiment, ne ressemble en aucun cas au catalogue de Gallimard. Vous avez dû oublier qu'en France les éditeurs sont quelques milliers... C'est fatigant de voir s'opposer constamment et sans nuances les pro-livres numériques aux inconditionnels des livres papier. Les adorateurs de la tablette sont persuadés d'être suffisamment intelligents et indépendants pour ne pas se faire enrôler par les gourous de l'industrie informatique qui ne veulent que leur bien assurément. Si la société subit des mutations technologiques très importantes, il me paraît particulièrement dangereux de jeter aux feux un modèle de support – le livre papier – au profit d'un autre qui n'a pas encore fait ses preuves... sous prétexte d'être dans le vent, car la société n'est pas uniquement constituée de nomades super dynamiques...
Commentaires Posté par : Céline | 31 octobre 2011 à 10:31:24
You got to push it-this essnetail info that is!
Commentaires Posté par : ibzqZxXguRJMdpCBhj | 02 novembre 2011 à 00:52:17
C'est assez surprenant de lire un tel papier sur ce site... Sinon, vous ne devez pas souvent prendre les transports en commun, je prends le métro tous les jours et je ne vois toujours pas venir l'invasion des liseuses ou des tablettes (et 9 fois sur 10 pour un autre usage que la lecture)... Vos arguments pour l'utilisation de la tablette se résument au gain de place et de poids, la belle affaire !...Chez moi les livres se prêtent, s'échangent, passe de la main à la main, ils ne se compilent pas par millier dans une de ces boites grisouilles et tristes qu'il doit être snob d'exhiber dans la classe affaire d'un vol Paris New York.
Commentaires Posté par : Benb | 08 novembre 2011 à 11:31:11
Mon pauvre DG quel misérable propos, donc sous peu, tous les lecteurs vont adopter le numérique, comme vous, et cela sans dommage et pour leur plus grand profit! Sauf que dans la foulée, les livres se vendant aussi par ailleurs sur internet, ainsi que vous le souslignez, le chiffre n'aura pas doublé, ni triplé, mais décuplé, puisque les libraires seront tous morts depuis longtemps, et il n'y aura plus d'endroits (ou de rares)pour voir, lire, consulter, toucher, et entendre l'avis d'êtres humains-les libraires-et bonjour le monde que vous dépeignez, fait de "branchés"et de très mobiles, et agités personnages. Mais saurez-vous encore lire les épitaphes sur les tombes des libraires?
Commentaires Posté par : Le libraire masqué | 30 novembre 2011 à 10:22:31

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Daniel GarciaDaniel Garcia, L'actualité du livre et de l'édition ne se limite pas aux rubriques, ni aux magazines spécialisés. Ce blog essaiera de traquer les mille et une façons de parler du livre aujourd'hui, ou de la manière dont le livre existe (encore) dans notre univers multimédia(tique).

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